Chapitre 17 : Mourir à la guerre lave-t-il tous nos péchés ? Le 25 septembre 2022, le Patriarche Cyrille proclama que les soldats russes qui meurent en Ukraine voient leurs péchés lavés. Non par la repentance. Non par la confession. Par la seule mort au combat. Il s'agit d'une théologie islamique du martyre. Les saints ont un nom pour cela: l'hérésie. Saint Nicolas Vélimirovitch, saint serbe canonisé, établit la distinction avec netteté: La différence de finalité réside dans le fait que la foi païenne ne peuple le ciel que de guerriers, tandis que la foi chrétienne promet le ciel aux saints. — Saint Nicolas Vélimirovitch La théologie de guerre du Patriarche Cyrille peuple le ciel de guerriers: mourez dans cette guerre, vos péchés sont lavés, les portes du Royaume des Cieux s'ouvrent. Saint Nicolas affirme que c'est l'approche païenne. La foi chrétienne promet le ciel aux saints, non aux soldats. Il n'y a ici aucune paraphrase malveillante, aucune déformation médiatique hostile. Ses mots exacts, publiés sur le site du Patriarcat de Moscou, rapportés de manière identique par les médias d'État russes, les médias ukrainiens et la presse internationale dans toutes les langues. Aucune erreur de traduction. Les chapitres précédents ont examiné l'œcuménisme du Patriarche Cyrille, son universalisme religieux, son sergianisme et son nationalisme. Chacun représente un écart par rapport à l'enseignement orthodoxe. Mais c'est sa théologie de la guerre qui transforme ces erreurs en effusion de sang. Ici, les distorsions documentées précédemment sont utilisées pour bénir le massacre de chrétiens orthodoxes par des chrétiens orthodoxes. « Un sacrifice qui lave tous les péchés » Le 25 septembre 2022, le Patriarche Cyrille prononça le sermon suivant: Мы знаем, что сегодня многие погибают на полях междоусобной брани. Церковь молится о том, чтобы брань сия закончилась как можно быстрее, чтобы как можно меньше братьев убили друг друга в этой братоубийственной войне. И одновременно Церковь осознает, что если кто-то, движимый чувством долга, необходимостью исполнить присягу, остается верным своему призванию и погибает при исполнении воинского долга, то он, несомненно, совершает деяние, равносильное жертве. Он себя приносит в жертву за других. И потому верим, что эта жертва смывает все грехи, которые человек совершил. Nous savons qu'aujourd'hui beaucoup périssent sur les champs de la guerre intestine. L'Église prie pour que cette guerre prenne fin le plus vite possible, pour que le moins de frères possible s'entre-tuent dans cette guerre fratricide. Et en même temps, l'Église reconnaît que si quelqu'un, mû par le sens du devoir, par la nécessité d'accomplir son serment, reste fidèle à sa vocation et périt dans l'accomplissement de son devoir militaire, il accomplit indubitablement un acte équivalent au sacrifice. Il s'offre en sacrifice pour les autres. Et c'est pourquoi nous croyons que ce sacrifice lave tous les péchés qu'une personne a commis. — Patriarche Cyrille « Il a été mal compris » Certains ont tenté de minimiser ce sermon en affirmant que le Patriarche Cyrille avait été « mal compris » ou que ses paroles avaient été déformées par les médias occidentaux hostiles. Les preuves réfutent cette thèse. Ce sermon fut rapporté par Ukraïnska Pravda, Euromaidan Press, Slovo i Dilo, Korrespondent.net, Kommersant, The Moscow Times, Rossiïskaïa Gazeta, Meduza, Euronews, Reuters, Associated Press, Al Jazeera, RFE/RL, Newsweek, Religion News Service, Orthodox Times, l'Atlantic Council, et des dizaines d'autres médias dans le monde. L'interprétation fut identique à travers les langues, les continents et les confessions. En russe: Kommersant, le principal quotidien économique de Russie, titrait « Патриарх Кирилл пообещал прощение грехов погибшим в "междоусобной брани" на Украине » (Le Patriarche Cyrille a promis le pardon des péchés à ceux qui sont morts dans la « guerre intestine » en Ukraine). Rossiïskaïa Gazeta, le journal officiel du gouvernement russe, écrivit « смоют все грехи » (laveront tous les péchés). L'édition russe du Moscow Times titrait « Это смывает все грехи » (Cela lave tous les péchés). Korrespondent.net rapporta « смерть на войне в Украине смывает грехи » (la mort à la guerre en Ukraine lave les péchés). En anglais: RFE/RL titrait « Dying In Ukraine 'Washes Away All Sins'. » Orthodox Times rapporta « Any Russian soldier who dies in the war in Ukraine is forgiven for his sins. » Aleteia (catholique) écrivit « Russian soldiers who die in Ukraine have sins washed away. » Si le Patriarche Cyrille a été « mal compris », alors Rossiïskaïa Gazeta, le propre journal du Kremlin, l'a été aussi. Non. Il n'y eut aucune erreur de traduction, aucune déformation, aucune manipulation hostile. Chaque média, dans chaque langue, y compris en Russie, a entendu exactement ce qu'il a dit. À travers toute la Russie, des chrétiens orthodoxes fidèles ont entendu ces mots de leur patriarche et croient que le simple fait d'aller à la guerre et d'y mourir conduit automatiquement au ciel sans examen d'aucune autre considération. Des mères, des épouses, des familles de soldats, des gens de foi simple font confiance au Patriarche de leur Église pour dire la vérité. Ils croient, en écoutant le Patriarche Cyrille, que si leur proche meurt en Ukraine, ses péchés sont pardonnés. Ils ne savent pas que les saints enseignent le contraire. Même au sein du Patriarcat de Moscou, cette affirmation ne put être universellement soutenue. Le Métropolite Eugène de l'Église orthodoxe estonienne déclara publiquement qu'il ne « partage pas les paroles de Sa Sainteté le Patriarche Cyrille » concernant « la rémission de tous les péchés pour les militaires morts dans l'accomplissement de leur devoir militaire ». Ce qu'enseignent réellement les Pères Le Patriarche Cyrille promit que la mort au combat « lave tous les péchés ». Ceux qui défendent cette affirmation invoquent invariablement le Canon de saint Basile le Grand, qui semble accorder une concession à ceux qui tuent à la guerre: L'homicide commis à la guerre n'a pas été assimilé au meurtre par nos Pères; je présume qu'ils souhaitaient accorder une concession aux hommes combattant pour la chasteté et la vraie religion. — Saint Basile le Grand Si saint Basile le Grand permet de tuer à la guerre, l'argument veut que la promesse d'absolution de Cyrille pour ceux qui meurent à la guerre soit légitime. Mais qu'exige réellement saint Basile de ceux qui tuent, même dans les guerres satisfaisant à ses critères? La phrase suivante de ce canon répond à la question, et elle dit l'opposé de ce qu'enseigne Cyrille. Comment les Pères traitent le meurtre: pénitence et mains impures Cependant, il est peut-être bon de conseiller que ceux dont les mains ne sont pas pures s'abstiennent seulement de la communion pendant trois ans. — Saint Basile le Grand Même lorsque saint Basile parle de ceux qui « combattent pour la chasteté et la vraie religion », il considère tout de même leurs mains comme impures et prescrit une abstention de la Sainte Communion de trois ans. Au milieu d'un plaidoyer généralisé en faveur de la guerre, la concession étroite de saint Basile est citée encore et encore. La phrase qui suit immédiatement, sur l'abstention de trois ans, est omise presque partout. Les phrases utilisées pour bénir la guerre sont traitées comme intemporelles et pertinentes, tandis que celles qui fournissent le contexte de pénitence, de larmes et d'abstention de la Sainte Communion sont considérées comme désuètes, incommodes ou « trop sévères ». N'est-ce pas parce que nous avons déjà décidé quelles paroles des Pères sont douces à nos oreilles et n'adhérons qu'à celles-ci, tandis que les paroles des Pères que nous jugeons amères sont considérées comme sans pertinence et obsolètes? Nous traitons ainsi les saints comme un buffet glorifié: prenant ce qui nous plaît et laissant de côté tout ce qui ne nous convient pas. Si nous invoquons les paroles de saint Basile sur la guerre, nous devons accepter tout ce qu'il dit, y compris son insistance que même ceux qui tuent pour « la chasteté et la vraie religion » doivent être traités comme spirituellement blessés et exclus des Mystères pendant trois ans. Cela nous oblige à prendre les pénitences au sérieux. Or, les pénitences ne sont pas du tout prises au sérieux en notre temps. Ainsi, nous ne pouvons pas parler de meurtre à la guerre et des concessions que nos saints accordent sans parler de pénitence, de mains impures et de ce que les Pères considéraient comme nécessaire à la guérison de l'âme. Saint Basile prescrit des années d'exclusion du Calice pour le meurtre même en légitime défense, tandis que Cyrille promet une absolution automatique. Le poids entier de cette contradiction ne deviendra clair qu'après avoir examiné l'enseignement dans son intégralité. La pénitence n'est pas une punition: c'est un remède Pour comprendre en quoi la promesse de Cyrille est si dangereuse, il faut d'abord comprendre ce que les Pères entendent par « pénitence ». Si la pénitence n'est qu'une punition, alors l'offre d'absolution automatique de Cyrille ressemble à de la miséricorde: il supprime la punition. Mais la pénitence n'est pas une punition. C'est la guérison d'une âme blessée, et la supprimer ne témoigne pas de miséricorde; cela laisse la blessure sans traitement. Il faut comprendre que la pénitence est destinée à aider quelqu'un. — Saint Païssios l'Athonite Les pénitences, également appelées « règle » ou « canon », sont données au pénitent dans un seul but: le salut. Elles ne sont pas des punitions arbitraires. Elles ne sont pas de la bureaucratie spirituelle. Elles sont un remède. Le Protopresbyter Georges Métallinos, résumant saint Nicodème, écrit: Les pénitences, la satisfaction et la règle imposées par un Père spirituel ne sont pas, en fin de compte, une punition ou un châtiment, mais, comme il [saint Nicodème] le souligne, elles concourent au salut de chacun. — Protopresbyter Georges D. Métallinos (résumant saint Nicodème l'Hagiorite) Lorsque nous commettons des péchés graves, l'âme devient impure et blessée, et donc indigne d'approcher les Saints Mystères. Les prières de pré-communion de l'Église sont pleines de cette conscience. Les Pères prescrivent des périodes d'abstention, de prière, de larmes et d'ascèse afin que l'âme puisse guérir et que la personne puisse revenir à la Communion pour son bien et non pour sa condamnation. Tuer un autre être humain, même de manière légitime, même en légitime défense, blesse l'âme si profondément que des années de purification sont nécessaires avant de pouvoir dignement approcher de nouveau les Saints Mystères. Par conséquent, les pénitences ne sont pas des murs légalistes nous séparant du Christ et du salut, comme certains le croient à tort. Elles sont le chemin étroit pour revenir à Lui sans auto-illusion. Dans l'enseignement des Pères, la pénitence a deux finalités principales. Comment la pénitence guérit: la prévention du péché futur Saint Nicodème conseille au père spirituel comment parler au pénitent, afin qu'il accepte la pénitence qui lui est donnée: Mon enfant, sache qu'avec cette abstention de la (Sainte) Communion, ta repentance sera plus ferme. Tu seras mieux assuré de la grâce de Dieu et tu comprendras mieux le mal que le péché t'a causé, surtout quand tu verras d'autres communier tandis que toi tu t'abstiens, en te disant ce que le Fils prodigue a dit: « Combien de serviteurs de mon père ont du pain en abondance, et moi je péris de faim! » (Lc 15,17). Et par cela tu haïras le péché pour toujours et à l'avenir tu garderas bien la grâce que tu as perdue, de sorte que « tes malheurs deviennent des leçons ». « Car tout ce que quelqu'un bâtit avec un grand labeur, il est diligent à le protéger », dit Basile le Grand. Et Grégoire le Théologien dit: « Car les gens s'attachent fermement à ce qu'ils acquièrent avec labeur; mais ce qu'ils acquièrent facilement, ils le rejettent vite, parce qu'il peut être facilement recouvré. » — Saint Nicodème l'Hagiorite Saint Jean Chrysostome explique le même principe quatorze siècles plus tôt: Apprenons donc aussi ces lois de l'humanité. Car si tu vois un cheval se précipiter dans un abîme, tu lui mets un mors et le retiens avec violence et le fouettes fréquemment; bien que ce soit une punition, cette punition elle-même est mère de la sécurité. Agis de même envers ceux qui pèchent. Lie celui qui a transgressé jusqu'à ce qu'il ait apaisé Dieu; ne le laisse pas aller libre, de peur qu'il ne soit lié plus étroitement encore par la colère de Dieu. Si je lie, Dieu n'enchaîne pas; si je ne lie pas, les chaînes indissolubles l'attendent. « Car si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés » (1 Co 11,31). Ne pense donc pas qu'agir ainsi relève de la cruauté et de l'inhumanité; bien au contraire, c'est la plus haute douceur, l'art médical le plus habile et le témoignage d'une très grande sollicitude. — Saint Jean Chrysostome La pénitence n'est pas de la cruauté. Elle est, comme le dit saint Jean Chrysostome, la mère de la sécurité. La ligature temporaire sur terre vise à ce que le pénitent n'ait pas à affronter les chaînes indestructibles lors du jugement. La pénitence rend la repentance concrète. Elle donne à l'âme le temps de ressentir la perte, de saisir le mal du péché, d'apprendre à le haïr. Comment la pénitence protège: la prévention de la communion indigne Saint Nicodème dit ensuite au père spirituel de faire comprendre clairement au pénitent que l'acceptation de la pénitence concerne aussi le danger d'approcher les Mystères dans un état indigne: Mon enfant, sache que si tu souhaites communier indignement, tu deviendras coupable du corps et du sang du Seigneur, comme le dit saint Paul (1 Co 11,27), et tu communieras pour ta condamnation et ta perdition, devenant un second Judas et semblable aux Juifs. Car de même que les Juifs transpercèrent alors le corps du Seigneur, non pour boire Son sang, mais pour le répandre, comme l'explique Chrysostome, tu dois aussi considérer que tu répands le sang pur du Seigneur et non que tu le bois, en raison de ton indignité. — Saint Nicodème l'Hagiorite Communier indignement (au sens de communier juste après avoir commis des péchés mortels) est un sacrilège de la plus grande gravité: devenir un second Judas, répandre le Sang du Christ plutôt que le boire. La pénitence se tient entre le pénitent et ce genre de sacrilège. Les pénitences ne sont pas des vestiges d'une époque révolue. Elles sont prescrites par l'Église pour le salut de nos âmes. Pourtant, dans la pratique contemporaine, on peut déduire que, parce que son prêtre ou père spirituel ne lui donne pas de pénitences, tout va bien et qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter davantage. Saint Nicodème l'Hagiorite traite directement de cette question: Je me résigne à dire que si votre Père spirituel vous assigne une règle légère, vous devriez, de votre propre initiative, lui demander de vous en donner une plus grande, comme le font beaucoup d'autres qui se repentent avec ferveur, afin de mieux apaiser la justice divine par cette règle temporaire et d'être mieux assuré que Dieu vous a délié du châtiment éternel auquel vous étiez exposé à cause du péché. — Saint Nicodème l'Hagiorite Que saint Nicodème exprime sa résignation en incitant les pénitents à rechercher des pénitences adéquates révèle à quel point nous nous sommes éloignés de la mentalité des Pères en notre temps. Celui qui désire la pénitence est, selon ses mots, celui qui se repent avec ferveur, et il est aussi mieux assuré de son salut. C'est un message bien différent de celui que nous entendons aujourd'hui. La réponse courante à cela est que « les pénitences sont laissées au discernement du Père spirituel », de sorte que personne ne puisse remettre en question ce discernement. Cependant, le Père spirituel doit tout de même les appliquer, en particulier à ceux qui pèchent de manière insouciante. Les pénitences sont laissées au discernement du Père spirituel. Le Père spirituel doit être d'une sévérité inflexible envers celui qui pèche de manière insouciante. — Saint Païssios l'Athonite Il est vrai que les Canons de l'Église doivent être appliqués avec discernement: Si le Père spirituel utilise les Canons de l'Église comme des... canons militaires en roue libre, et non avec discernement, en fonction des besoins de chaque personne et de la repentance démontrée, alors au lieu de guérir des âmes, il commettra un crime. — Saint Païssios l'Athonite Cependant, le discernement dans l'application des pénitences n'est pas une licence pour les abolir. Considérons: il incombe au concierge de nettoyer et de déterminer quel nettoyage est nécessaire. Mais si quelqu'un observait qu'aucun nettoyage n'avait lieu du tout, il pourrait certainement interroger le concierge. Il serait absurde que le concierge réponde: « Qu'en savez-vous? Vous n'êtes pas le concierge. C'est la responsabilité du concierge de déterminer ces choses, pas la vôtre. » Le fait que le nettoyage soit la responsabilité du concierge ne lui donne pas licence de négliger entièrement le nettoyage pour ensuite se retrancher derrière son titre de fonction quand on l'interroge. Le même raisonnement fallacieux est à l'œuvre ici. Le simple fait qu'il appartienne au discernement du père spirituel d'appliquer les pénitences ne signifie pas qu'il ait l'autorité de les supprimer purement et simplement. Aucun des saints ne dit cela. Ce n'est pas ce que dit saint Païssios. Ce n'est pas ce que dit saint Nicodème. Pourtant, des gens extraient des citations de ces mêmes saints et les brandissent comme des boucliers: « C'est le travail du père spirituel d'appliquer la pénitence », ou « Les canons ne doivent pas être appliqués comme des canons en roue libre ». Oui, mais cela ne signifie pas que l'on puisse abolir la pénitence. Les saints vous disent comment l'appliquer, ils ne vous donnent pas la permission de l'ignorer. Cela importe car cette incompréhension généralisée des pénitences est précisément ce qui émousse la conscience patristique des fidèles. Quand saint Basile prescrit une pénitence de trois ans pour le meurtre à la guerre, les gens ne comprennent pas ce que les saints veulent réellement dire par là. L'erreur est si fondamentale que bien sûr nous ne pouvons pas comprendre les saints. Et bien sûr nous piocherons alors les citations qui conviennent à nos circonstances et ignorerons tout le reste. Ce n'est pas une digression par rapport à la question de la guerre; c'est la racine du problème. De nombreux pères spirituels partagent cette même incompréhension, et elle se transmet aux fidèles qui leur font confiance. Pour mesurer à quel point nous nous sommes éloignés, considérons ce que saint Païssios décrit comme la plage normale de calibration: C'est-à-dire que si deux personnes commettent le même péché, le Père spirituel peut imposer à l'une la pénitence de ne pas recevoir la Sainte Communion pendant deux ans, tandis qu'à l'autre il peut n'imposer que deux mois. Il peut y avoir une telle différence. — Saint Païssios l'Athonite Notons que pour saint Païssios, une application légère d'une pénitence se situe à deux mois, mais que quelqu'un peut être pénalisé jusqu'à deux ans. Même deux mois seraient presque inouïs pour beaucoup de chrétiens orthodoxes aujourd'hui. Et ainsi persiste cette incompréhension des pénitences: la croyance qu'elles représentent une guérison pour nous, que le père spirituel est chargé de les appliquer, mais qu'elles ne doivent pas être simplement écartées sous le prétexte qu'elles peuvent l'être, parce que le père spirituel pourrait ignorer la tradition de notre Église et faire ce qu'il veut. Il faut comprendre que la pénitence est destinée à aider quelqu'un. — Saint Païssios l'Athonite Le langage de nos saints est instrumentalisé comme justification pour ignorer ces mêmes saints: obéissance sélective, choisissant les paroles des saints qui nous plaisent et rejetant le reste. Ainsi, quand saint Païssios dit que le père spirituel est responsable de l'application des pénitences et qu'elles ne doivent pas être appliquées comme des canons en roue libre, voilà ce qui est présenté comme justification. Cependant, les paroles de saint Païssios selon lesquelles la pénitence aide à guérir quelqu'un, selon lesquelles les pénitences doivent être appliquées à ceux qui pèchent de manière insouciante, sont ignorées. Les soldats à qui l'on dit que leurs péchés sont automatiquement lavés par la mort au combat approchent le meurtre sans aucune de la gravité que les Pères exigent. Selon le critère de saint Païssios, c'est de l'insouciance, et cela exige de la sévérité, non de l'absolution. Quand saint Basile le Grand dit que celui qui tue à la guerre, même en légitime défense, doit recevoir une pénitence de trois ans, cela doit être compris comme saint Basile communiquant que le meurtre, même en légitime défense, est tout de même un péché et un manquement à la cible. Dans pratiquement toutes les justifications modernes de la guerre, il n'est fait aucune mention de pénitence, sans parler de la pénitence de trois ans. Cette omission commode devrait servir de signal que nous nous sommes éloignés du témoignage des saints. L'interdiction encore plus stricte pour le clergé La pénitence de trois ans s'applique aux laïcs. Pour le clergé, l'interdiction est absolue: les prêtres et les moines ne peuvent pas du tout servir dans les forces armées. Le Canon 7 du Quatrième Concile œcuménique et le Canon 83 des Apôtres interdisent au clergé le service militaire. La raison en est énoncée dans le Canon 5 de saint Grégoire de Nysse, devenu canon de l'Église: Si un prêtre « tombe dans la souillure du meurtre, même involontairement (c'est-à-dire en légitime défense), il sera privé de la grâce du sacerdoce, qu'il aura profanée par ce crime sacrilège. » Ceux dont les mains ont versé le sang ne peuvent plus être des icônes du Christ et ne sont pas aptes à servir à l'autel. — Saint Grégoire de Nysse Même en légitime défense. Même involontairement. Un prêtre qui verse le sang perd son sacerdoce de manière permanente. Ses mains ne peuvent plus être des « icônes du Christ ». Il n'est plus apte à servir à l'autel. Ce canon est la raison pour laquelle certains prêtres orthodoxes, encore aujourd'hui, ne conduisent pas, de peur que quelqu'un soit tué dans un accident et que le sang retombe sur leurs mains, les empêchant à jamais de servir. Pourtant le Patriarche Cyrille, un évêque (le plus haut ordre du clergé), bénit une invasion qui a tué des dizaines de milliers de chrétiens orthodoxes des deux côtés, et il enseigne que la mort dans cette guerre « lave tous les péchés ». Il déclare même ce conflit fratricide une « Guerre sainte ». Si un prêtre ne peut verser le sang même pour sauver sa propre vie sans perdre le sacerdoce, sur quelle base un Patriarche peut-il bénir l'effusion de sang orthodoxe et la qualifier de sainte? Certains objecteront: ces canons concernent le clergé, non les laïcs; ce qu'un prêtre ne peut faire n'a pas d'incidence sur ce qu'un laïc peut faire à la guerre. Saint Nicodème l'Hagiorite traite exactement de ce raisonnement dans sa Morale chrétienne. Commentant les Canons du Concile de Laodicée, il démontre que lorsque l'Église impose au clergé une interdiction plus stricte, ce n'est pas une licence pour les laïcs. C'est l'Église qui révèle sa véritable position. La règle plus clémente pour les laïcs n'existe que comme une concession. Invoquant les paroles du Christ aux pharisiens, saint Nicodème écrit: C'est à cause de la dureté de cœur et de l'obstination des chrétiens que le Saint Concile consentit à dire cela, et non par principe; par économie et condescendance, selon sa volonté conséquente, et non par exactitude ni selon sa volonté antécédente et son intention. — Saint Nicodème l'Hagiorite Le même principe s'applique ici. Le Canon 5 de saint Grégoire de Nysse, qui interdit de manière permanente à tout prêtre ayant versé le sang de servir à l'autel, est la volonté antécédente de l'Église: sa norme véritable et la plus élevée. La pénitence de trois ans de saint Basile pour les laïcs qui tuent à la guerre est la volonté conséquente: la concession pastorale aux soldats qui, par dureté de cœur ou par la brutalité des circonstances, se sont tachés les mains de sang. En appliquant le raisonnement de saint Nicodème pour d'autres canons qui ne pénalisent que le clergé: si l'acte était spirituellement pur, l'Église n'aurait pas interdit de manière permanente aux prêtres qui l'ont commis de servir à l'autel. La pénitence n'est pas la preuve que le meurtre en temps de guerre est en quelque sorte acceptable pour les non-clercs, mais que l'Église a fait preuve de condescendance face à la réalité du champ de bataille. Son intention réelle demeure inchangée depuis le début: l'effusion de sang humain est une blessure spirituelle grave, même dans le cadre étroit de la concession que les Pères accordent pour la guerre défensive. Application à la guerre: le Canon de trois ans de saint Basile Ainsi, nous avons vu que les pénitences servent deux finalités: elles préviennent le péché futur et elles empêchent le pénitent de communier indignement. Sans celles-ci, il n'y a aucune vraie repentance ni confession salvatrice, selon saint Nicodème l'Hagiorite. La pénitence de trois ans de saint Basile reflète donc une âme blessée et corrompue par le meurtre d'une autre personne créée à l'image de Dieu, une blessure que saint Basile estime nécessiter trois ans de guérison avant d'approcher les Saints Mystères. Maintenant, comparez et contrastez cela avec les paroles du Patriarche Cyrille, qui affirme que le simple fait de mourir sur le champ de bataille, potentiellement en train de mutiler et de tuer d'autres personnes, accorde automatiquement le salut. Le fondement biblique: Nombres 31 et la pollution de l'effusion de sang Le Pédalion (Πηδάλιον, le commentaire canonique de référence de l'Église orthodoxe, compilé par saint Nicodème l'Hagiorite) explique pourquoi saint Basile prescrivit cette pénitence spécifique: Mais pourquoi les anciens Pères n'ont-ils pas canonisé les hommes qui tuent d'autres personnes à la guerre, tandis que saint Basile les a privés de communion pendant trois ans? Dieu Lui-même résout cette question déroutante dans le second Livre des Nombres (Chapitre 31, Versets 19 et 24), où Il ordonne aux Juifs revenant de la guerre contre les Madianites de se tenir hors du camp pendant sept jours, de laver leurs vêtements, d'être purifiés, et alors seulement d'être autorisés à entrer dans le camp. « Et demeurez hors du camp pendant sept jours. Quiconque a tué quelqu'un, et quiconque a touché un homme tué, purifiez-vous vous-mêmes et vos captifs; et lavez vos vêtements le septième jour, et vous serez purs, et après cela vous pourrez entrer dans le camp » (Nombres 31,19 et 24). — Le Pédalion Le commentaire poursuit: Et la raison en est, selon l'interprétation offerte par Philon le Juif, que bien que le meurtre des ennemis à la guerre fût licite, quiconque tuait un être humain, que ce soit justement et légitimement, ou par vengeance, ou qu'il tuât une personne par violence et contrainte, semble malgré tout être responsable de la commission d'un péché et d'un crime, parce qu'il a tué un être humain qui est de la même race et de la même nature que la sienne. Pour cette raison et à ce titre, ceux qui avaient tué des Madianites à la guerre, bien qu'ils l'aient fait légitimement et justement, bien qu'ils les aient tués en tant qu'ennemis, et bien que ce fût aussi pour la vengeance, comme l'exige le passage disant: « car, dit Dieu à Moïse, Venge les enfants d'Israël des Madianites » (Nombres 31,2), cependant, ayant tué des êtres humains de même parenté et de même nature, et étant par conséquent tombés sous le stigmate du péché et du meurtre abominable, ils durent en être purifiés par les sept jours de purification hors du camp. — Le Pédalion Notons bien: quiconque tue quelqu'un, même « justement », a tout de même péché. Suivant cet exemple, le Pédalion déclare que saint Basile conseille l'abstention de la Sainte Communion pendant trois ans pour ceux qui ont tué à la guerre, parce qu'ils se sont pollués de sang humain et sont devenus des « adeptes de la violence et de la destruction de la création de Dieu ». Le même schéma apparaît dans les Canons dits d'Hippolyte, un ordre ecclésiastique égyptien ancien. Quelle que soit la paternité exacte de ce texte (sa validité étant contestée), il reflète la mentalité de l'Église primitive sur la guerre et l'effusion de sang: Un chrétien ne doit pas devenir soldat. Un chrétien ne doit pas devenir soldat, à moins d'y être contraint par un chef portant le glaive. Il ne doit pas se charger du péché de sang. Mais s'il a versé le sang, il ne doit pas participer aux mystères, à moins d'être purifié par un châtiment, des larmes et des lamentations. Il ne doit pas s'avancer avec ruse mais dans la crainte de Dieu. Le cadre est le même. Un chrétien évite généralement le métier des armes. S'il y est forcé et verse le sang, il est souillé et ne doit pas approcher les Mystères avant d'avoir été purifié par une longue période de pénitence, de larmes et de lamentation. Ses mains sont impures. Son âme est blessée. Les trois ans ne sont pas une sorte de tarif juridique que des pères spirituels prétendument bienveillants et miséricordieux peuvent simplement écarter. Ils sont un signe de la gravité avec laquelle les Pères considèrent le meurtre d'un autre être humain, même à la guerre, même sous les ordres, même dans les circonstances les plus défendables. Et même trois ans, c'est déjà beaucoup, mais même cela ne suffit pas: ces trois ans sont censés être marqués par des larmes et des lamentations. Notons que nulle part, dans le plaidoyer contemporain en faveur de la guerre, cela n'est mentionné. Le Canon de saint Basile n'était pas un simple conseil En lisant le langage mesuré de saint Basile le Grand dans le canon susmentionné, certains peuvent penser que ce qu'il proposait n'était qu'une idée ou une suggestion. Cependant, cela est réfuté dans le Pédalion: Mais le Saint [saint Basile le Grand] proposa le Canon comme contenant un avis et une hésitation, par respect et égard envers les Pères plus anciens qui avaient laissé ces personnes sans canon (c'est-à-dire sans pénitence), et peut-être aussi en raison de sa modestie philosophique d'esprit et de sa révérence. Mais que ce Canon du Saint fut accepté par l'Église comme un Canon déclaratif, une définition et une loi, et non comme un simple avis hésitant, est un fait attesté par les événements qui s'ensuivirent sous le règne de Nicéphore Phocas et qui sont rapportés par les deux commentateurs Zonaras et Balsamon, ainsi que par Dosithéos (page 533 de son Dodécabiblus). Car cet Empereur avait cherché en son temps à faire compter les soldats chrétiens parmi les martyrs, et à les honorer et glorifier comme martyrs, lorsqu'ils étaient tués à la guerre contre les barbares. Mais le Patriarche et le Synode des Évêques de cette époque s'opposèrent à cette idée, et n'ayant pas réussi à convaincre l'Empereur, ils proposèrent finalement ce Canon du Saint comme un Canon de l'Église, demandant: « Allons-nous compter parmi les Martyrs des hommes qui ont tué d'autres personnes à la guerre et que Basile le Grand a exclus des Mystères pendant trois ans comme n'ayant pas les mains pures? » De plus, Basile lui-même, dans son Canon LV, cita ce Canon comme étant consultatif, recommandatif, définitif et décisif, selon Balsamon, après avoir interdit aux brigands de communier s'ils avaient tué des laïcs qui les attaquaient effectivement. Si l'on objecte que Zonaras affirme que cette recommandation du Saint, ou plutôt le Canon, semble trop lourde et onéreuse, du fait que les soldats chrétiens engagés dans des guerres continuelles et consécutives n'ont jamais jusqu'ici pu s'arrêter pendant trois ans d'affilée et ainsi avoir la possibilité de communier, nous aussi sommes d'accord avec cela, à savoir que tant que les soldats sont en guerre, ils ne peuvent communier, mais ne peuvent le faire qu'après trois ans de cessation de la guerre. — Le Pédalion Le Canon 2 du Concile in Trullo (692 ap. J.-C.), dont les canons ont autorité de Concile œcuménique, avait déjà ratifié tous les canons de saint Basile par leur nom. Saint Nicodème, écrivant plus d'un millénaire plus tard, consigne que l'Église a continué à traiter ce canon comme une loi contraignante, et non comme un simple conseil facultatif. En outre, le texte grec de ce commentaire porte un poids que la traduction anglaise ne transmet pas pleinement. ὅρος: L'anglais dit « a declarative Canon, and a definition, and a law ». Le grec dit κανὼν ἀποφαντικός, καὶ ὅρος, καὶ νόμος. Le terme central, ὅρος (horos), a bien plus de poids que « définition ». ὅρος est le terme technique précis désignant les décrets dogmatiques des Conciles œcuméniques: l'Ὅρος de Chalcédoine, l'Ὅρος de Nicée, l'Ὅρος du Septième Concile. Saint Nicodème place le canon de saint Basile au niveau du dogme conciliaire. Trois termes juridiques en escalade: un verdict définitif (ἀποφαντικός), un décret conciliaire (ὅρος), une loi (νόμος). ἐναντιούμενοι: L'anglais dit que le Patriarche et le Synode « were opposed to this idea ». Le participe grec ἐναντιούμενοι signifie « résistant activement, se dressant contre ». C'est une résistance active contre l'Empereur. Lorsqu'ils ne purent le persuader (μὴ πείθοντες τὸν Βασιλέα), ils eurent recours à la présentation du canon ὡς Κανόνα, « comme un Canon », comme loi contraignante de l'Église qu'aucun Empereur ne peut outrepasser. C'est le modèle que les Pères ont établi pour les hiérarques confrontés à des dirigeants civils souhaitant redéfinir l'enseignement de l'Église sur la guerre. μετριοφροσύνην καὶ εὐλάβειαν: Saint Nicodème explique pourquoi saint Basile utilisa un langage mesuré. Ce n'était pas parce que l'enseignement était incertain. C'était en raison de la φιλόσοφον μετριοφροσύνην (« modestie philosophique ») et de l'εὐλάβειαν (« révérence, piété ») de saint Basile envers les Pères plus anciens qui avaient laissé ces soldats sans pénitence. La douceur des paroles de Basile reflète simplement l'humilité d'un saint, non une hésitation doctrinale. Ceux qui citent la formulation délicate comme preuve que le canon n'est qu'une suggestion confondent la modestie d'un saint avec de l'incertitude. Saint Basile écrivit avec révérence pour ses prédécesseurs, mais il écrivit un canon, et l'Église le reçut comme tel: contraignant, définitif et applicable, comme le Patriarche et le Synode le démontrèrent lorsqu'ils le brandirent contre un Empereur. Saint Nicodème conserve aussi un passage de Philon le Juif qui révèle le fondement ontologique de la souillure du meurtre en temps de guerre. Selon Philon, celui qui tue un homme, κἂν δικαίως, κἂν διὰ ἐκδίκησιν, κἂν διὰ βίαν καὶ ἀνάγκην (« que ce soit justement, ou par vengeance, ou par force et nécessité »), ὑπὸ ἁμαρτίαν καὶ ἔγκλημα φαίνεται νὰ πίπτῃ (« semble tomber sous le péché et le crime »). Le mot ἔγκλημα (enklēma) est un terme juridique: accusation, inculpation, chef d'accusation. Même le meurtre justifié est à la fois péché (ἁμαρτία) et, dans le langage de Philon, une sorte de crime. La raison n'en est pas circonstancielle mais ontologique: le tué est ἐκ τοῦ αὐτοῦ γένους καὶ τῆς αὐτῆς φύσεως (« de la même espèce et de la même nature ») que le tueur. La souillure existe parce que le tueur et le tué partagent une humanité commune. Aucune quantité de justification politique ne peut surmonter cette réalité ontologique. Saint Nicodème approuve ce raisonnement en l'incluant dans son commentaire, fondant la pénitence de trois ans non dans une punition arbitraire mais dans la dignité fondamentale de la nature humaine. En résumé: un Empereur tenta de faire exactement ce que le Patriarche Cyrille enseigne aujourd'hui: déclarer les soldats morts au combat comme des martyrs dont les péchés sont lavés. Mais notons bien: la demande de Nicéphore était bien plus défendable que celle de Cyrille. Il demandait d'honorer des défenseurs, non des agresseurs; ceux qui étaient morts en combattant des envahisseurs non-orthodoxes, non des frères orthodoxes; des soldats byzantins protégeant des terres chrétiennes contre la conquête musulmane. Malgré cela, le Patriarche et le Synode refusèrent, citant le canon de saint Basile exigeant trois ans d'exclusion de la Communion pour ceux qui tuent à la guerre. La proposition de l'Empereur fut rejetée. Le Patriarche et les évêques « s'opposèrent courageusement » à l'Empereur. Ils ne bénirent pas la guerre comme un chemin vers le martyre. Au contraire, ils maintinrent l'enseignement de saint Basile selon lequel ceux qui tuent à la guerre ont des « mains impures ». Si l'Église du dixième siècle refusa d'accorder le martyre aux défenseurs contre les armées musulmanes, sur quelle base l'Église du vingt-et-unième siècle peut-elle accorder une absolution automatique à ceux qui meurent dans une guerre d'agression contre des chrétiens orthodoxes? Ce que le Canon exige Ceux qui tuent à la guerre ne peuvent être comptés parmi les martyrs (comme nous l'examinerons plus loin dans ce texte), même lorsqu'ils combattent des barbares pour la défense des terres chrétiennes, et même lorsqu'ils sont bénis par l'Église. La question du Synode à l'Empereur Nicéphore, examinée précédemment, reste sans réponse pour ceux qui avancent leur thèse de la guerre: comment pouvons-nous honorer comme martyrs ceux que saint Basile a exclus (pénitenciés) des Mystères pendant trois ans comme ayant les mains impures? Deuxièmement, les soldats activement engagés dans la guerre ne peuvent communier. L'abstention de la Sainte Communion de trois ans ne commence qu'après la cessation des hostilités. En une époque de « guerres continuelles et consécutives », cela exclut effectivement les soldats de carrière de la vie sacramentelle pendant toute la durée de leur service. Où, dans les nombreuses justifications modernes de la guerre, entendons-nous la moindre mention de cela? Ainsi, le Patriarche Cyrille mentionnera chacune de ses pensées et de ses raisonnements concernant la guerre, tous sauf ce que nos saints nous disent? Troisièmement, même lorsque la guerre satisfait à tous les critères que les Pères établissent pour la légitimité (défendre des orthodoxes contre une persécution non-orthodoxe, répondre à une agression étrangère, protéger les faibles), ceux qui tuent portent encore ce fardeau. La pénitence n'est pas négociable. La blessure spirituelle est réelle, et l'on ne peut simplement invoquer l'économie pour aller tuer quiconque on souhaite. Même à la Bataille du Kosovo en 1389, où la guerre satisfaisait à tous les critères patristiques que les Pères aient jamais établis pour la défense permise, les sources hagiographiques glorifient la mort acceptée, non le meurtre (Chapitre 21: Le Royaume des Cieux: le choix de saint Lazare). On ne peut simplement se cacher derrière de telles justifications triviales pour la guerre et la mort. Saint Païssios l'Athonite avertit: Il y en a un qui avait tué tant de gens autrefois pendant la guerre, et pourtant il vit encore. Dieu lui dira dans l'autre vie: « Je t'ai laissé vivre bien plus longtemps que les personnes pieuses. » Aucune circonstance atténuante ne lui sera accordée. — Saint Païssios l'Athonite Aucune circonstance atténuante. Pas « mais c'était la guerre ». Pas « mais je suivais les ordres ». Pas « mais l'Église l'a béni ». Certes, toutes ces excuses existaient à l'époque de saint Païssios l'Athonite. Non; celui qui tue se tiendra devant Dieu et rendra compte des vies qu'il a prises. À ce stade, nous devons bien comprendre que même lorsque l'Église permet de tuer, cela blesse l'âme. Même la mort accidentelle interdit au clergé de servir à l'autel pour le restant de ses jours. Les pénitences sont une réponse au péché; la prescription par saint Basile d'une pénitence pour le meurtre en légitime défense montre que même en légitime défense, le meurtre blesse l'âme et constitue un manquement à la cible, et nous ignorons cette prescription en raison de l'ignorance généralisée et du rejet des pénitences à notre époque contemporaine. Les pénitences de plusieurs années pour les péchés graves, bien que prescrites par les saints, sont tournées en dérision par nos bergers contemporains qui croient secrètement que nos saints étaient trop sévères, tandis que ces mêmes bergers piochent des sentiments de ces mêmes saints (tels que saint Païssios l'Athonite) pour réprimander ceux qui remettent en question leur fidélité, afin de s'abriter derrière eux. Ceux qui justifient la guerre en invoquant les saints omettent les pénitences mêmes que ces saints prescrivaient. Aucune mention d'une pénitence de trois ans. Aucune mention de la cessation de la communion pendant toute la période de guerre et trois ans après. Aucune mention de larmes et de lamentation. Nous parlons souvent de « meurtre justifié », de « mains pures » et de « guerre sainte »... mais combien de fois parlons-nous de mains impures, de pollution et d'années d'exclusion du Calice? Si nous ne sommes pas disposés à parler de mains impures, de larmes et de pénitence, nous ne parlons pas le même langage que saint Basile le Grand, saint Nicodème ou le Pédalion. Le P. Spyridon Bailey, un prêtre respecté de l'EORHF, commente le Canon 13 de saint Basile: Ceux qui ont été au combat, qui ont potentiellement tué ou effectivement tué quelqu'un, doivent s'abstenir de la Sainte Communion, selon le treizième canon de saint Basile, pendant un minimum de trois ans, pour que l'âme guérisse, se rétablisse. Même s'ils ont été bénis pour aller combattre, l'âme a besoin de ce temps pour se rétablir. — P. Spyridon Bailey Les saints face au meurtre en temps de guerre Lorsque nos saints allèrent à la guerre et y participèrent, ils comprenaient eux-mêmes cette blessure spirituelle s'ils devaient ôter une autre vie. C'est pourquoi, sans réserve, ils priaient pour ne pas avoir à ôter de vies. Ma Sainte Barbara, que je sois mis en danger dans tout combat militaire; aide-moi seulement à éviter de tuer quiconque. — Saint Païssios l'Athonite Saint Païssios adressa la même supplication à la Mère de Dieu: Mère de Dieu: « Que je souffre, que je sois en danger, seulement ne me laisse pas tuer quiconque; et rends-moi digne de devenir moine. » — Saint Païssios l'Athonite Dans la vie de saint Païssios, nous voyons que sa prière fut exaucée, et il fut alors affecté comme radiotélégraphiste plutôt que dans des unités de combat: Son travail de radiotélégraphiste lui épargna la participation armée à la guerre, de sorte que, par la Grâce divine, il n'eut pas à tuer quiconque. — Saint Païssios l'Athonite (Saint Hésychastérion « Évangéliste Jean le Théologien ») Si le meurtre était si justifié, pourquoi serait-ce la « Grâce divine » qui l'a empêché de tuer quiconque? Et pourquoi nos saints ne tuaient-ils pas les gens par sens de l'« obéissance » et de la « légitime défense » pour ensuite passer du temps à se justifier? Lorsque se présenta la possibilité d'être affecté à un peloton d'exécution, saint Païssios fut clair quant à ce qu'il aurait fait: On ne m'a pas envoyé servir dans le peloton d'exécution. Bien sûr, je n'aurais pas été capable de tuer... — Saint Païssios l'Athonite Notons que saint Païssios l'Athonite, doté de grâce et empli de sagesse tirée de la littérature patristique, ayant lui-même de nombreux exemples de personnes saintes, ne fait pas appel à l'obéissance ni à quoi que ce soit de semblable pour excuser le meurtre. Il dit simplement qu'il n'aurait pas été capable de tuer. Et lors d'un combat réel, saint Païssios choisit de risquer sa propre vie plutôt que de laisser un autre soldat mourir: Une fois, pendant une bataille... je suis sorti... « Il vaut mieux, me suis-je dit, que je meure une fois, plutôt que quelqu'un d'autre meure et que ma conscience me tue pour le reste de ma vie. » — Saint Païssios l'Athonite Voilà la mentalité d'un saint en temps de guerre. Non la gloire au combat. Non l'empressement à tuer l'ennemi. Mais la prière d'être épargné du meurtre, la gratitude lorsque cette prière fut exaucée, et la volonté de mourir plutôt que d'avoir la mort d'un autre sur la conscience. Si nous lisons les vies des saints attentivement, nous observons un schéma constant. Même ceux qui servirent dans les armées et furent présents au combat suppliaient Dieu de les épargner du meurtre. Ils ne considéraient pas la guerre comme sainte. Ils n'excusaient pas le meurtre. Ils ne parlaient pas du meurtre en légitime défense comme de quelque chose de pur ou de spirituellement inoffensif. Cela importe. Les saints nous exhortent constamment à lire leurs vies afin que nous puissions suivre leur exemple, discerner la volonté de Dieu et vivre des vies qui Lui sont agréables. Pourtant, notre époque regorge de gens qui parlent haut et fort de guerre et de meurtre, qui prétendent savoir ce qui est et n'est pas « orthodoxe », alors qu'ils n'ont manifestement pas lu les vies et les enseignements des saints sur ce sujet précis. C'est là une attitude manifestement superficielle et désobéissante envers les Pères et les saints. Saint Jacques d'Eubée donne un témoignage saisissant de sa propre expérience dans l'armée: Pendant que je servais dans l'armée, je gardais toujours avec moi l'icône miraculeuse de Saint Charalambos. J'implorais fréquemment le saint de m'affranchir du service de patrouille armée, parce que je n'étais pas un homme de sang. Quand le commandant du régiment choisissait les soldats qui serviraient dans l'unité de combat armé, je serrais fermement l'icône du saint et le suppliais de ne pas laisser le commandant me voir et me choisir parmi les combattants. Naturellement, le saint « aveuglait » toujours le commandant, et celui-ci ne me sélectionnait jamais pour cela. — Saint Jacques d'Eubée Ici encore, la requête n'est pas « aide-moi à vaincre », mais « empêche-moi d'avoir à tuer ». Il dit aussi qu'il n'était pas un homme de sang. C'est là une caractéristique de tous nos saints, et nous sommes appelés à suivre leur exemple. Saint Païssios est encore plus explicite sur ce à quoi ressemble un « homme bon » à la guerre. Il écrit: Les hauts faits héroïques sont accomplis par les braves; les magnanimes, non les corpulents, qui sont déterminés à se sacrifier. Et en temps de guerre, ceux qui sont de vrais héros ont aussi une bonté en eux et ne tuent pas inutilement. La bravoure n'a pas de place pour la barbarie. Ils peuvent tirer tout autour de l'ennemi de manière à le forcer à se rendre. L'homme bon préfère être tué plutôt que de tuer. Et quand quelqu'un a de telles dispositions, il reçoit des forces divines. Les méchants sont des poltrons, des lâches, des braves en paroles; ils ont peur d'eux-mêmes et des autres; c'est pourquoi ils tirent constamment, plus par peur que par dessein. Autrefois, pendant la guérilla, quand je servais dans l'armée, nous étions allés dans un village. On nous dit: « Il n'y a ici aucun des guérilleros; ils sont tous partis. Il ne reste qu'une femme folle. » L'un de nos hommes la vit au loin et tira immédiatement une ou deux rafales avec son arme! La pauvre femme cria: « Qu'est-ce que je vous ai fait? » et puis elle tomba. L'a-t-il fait par peur? Oui, par peur. Une telle personne cherche la solution facile pour elle-même. Pour être certain, elle se dit: « Mieux vaut se débarrasser de l'ennemi. » La personne moins lâche est aussi la moins mauvaise. Elle essaiera de neutraliser l'ennemi, elle essaiera, disons, de lui casser le bras ou la jambe, pas de le tuer. — Saint Païssios l'Athonite Pour saint Païssios, la bravoure authentique est inséparable de la bonté. Le vrai héros préfère mourir plutôt que de tuer, et quand il doit combattre, il vise à arrêter, non à détruire. Tuer par peur et pour l'auto-protection est la marque de la lâcheté, non du courage. Il illustre le même esprit dans l'exemple de son propre père: L'une est l'audace, la bravoure; l'autre est la méchanceté, la criminalité. Ce n'est pas viril de prendre l'ennemi, les prisonniers, et de les égorger. La virilité, c'est de prendre l'ennemi prisonnier, de briser ses armes et ensuite de le laisser partir. C'est ce que faisait mon père. Chaque fois qu'il capturait des Tsétès qui razziaient la ville de Pharasa, il prenait leurs armes et les brisait, disant aux pillards: « Vous êtes des femmes, pas des hommes. » Puis il les relâchait. Une fois, il se déguisa en femme turque et se rendit à leur camp pour demander leur capitaine. Auparavant, il avait convenu avec ses propres hommes d'attaquer au signal donné. Quand les Tsétès menèrent mon père à leur capitaine, il dit: « Renvoyez vos hommes pour que nous restions seuls. » Quand ils furent seuls, il saisit l'arme du capitaine, la brisa et lui dit: « Maintenant c'est toi la femme et moi je suis Eznépidès. » Puis il donna le signal, et ses braves hommes fondirent sur les Tsétès et les chassèrent de la ville. — Saint Païssios l'Athonite Le but est d'arrêter l'ennemi, de le désarmer, de le repousser, non de le massacrer et de l'anéantir. C'est la mentalité de quelqu'un imprégné de l'esprit de l'Église. Le Métropolite fondateur de l'EORHF Le Métropolite Antoine (Khrapovitski), Métropolite fondateur de l'EORHF, donne un exemple de ce à quoi ressemble la mentalité chrétienne en temps de guerre: Au début de cette année, quand je me suis rendu aux casernes du génie de Kharkov pour des entretiens spirituels, l'officier de service m'a désigné un soldat portant la Croix de Saint-Georges et m'a dit: « Nous venons d'arriver ici du front pour la convalescence ces derniers jours; à la fin d'un assaut, il a tailladé l'épaule d'un Autrichien et a immédiatement couru chercher de l'eau et, l'apportant dans sa propre casquette, il a lavé la blessure de son ennemi, l'a bandée avec sa propre chemise, et l'a porté sur ses propres épaules jusqu'au poste médical le plus proche. » — Métropolite Antoine (Khrapovitski) Voici un soldat décoré, un vétéran du front. La seule anecdote concrète racontée à son sujet n'est pas qu'il a tué de nombreux ennemis, mais qu'après avoir blessé un soldat ennemi, il a immédiatement soigné ses blessures et l'a porté en lieu sûr. C'est là la mentalité et l'instinct du chrétien orthodoxe en temps de guerre. Le Métropolite Antoine décrit ensuite la disposition générale des soldats russes qu'il envoyait au front: Nos soldats partant sur le champ de bataille (nous en avons expédié plus de 150 000 depuis Kharkov en ces deux années) ne pensaient pas à la manière dont ils allaient tuer, mais à la manière dont ils allaient mourir. À leurs yeux, un soldat n'est pas un conquérant satisfait de soi, mais un ascète renonçant à soi-même, donnant sa vie pour la Foi, le Tsar et la Patrie. — Métropolite Antoine (Khrapovitski) Même dans une guerre qu'il croyait véritablement défensive (bien différente de la guerre en Ukraine), le Métropolite Antoine insiste sur le fait que les soldats fidèles ne se glorifiaient pas de tuer. Ils se préparaient à mourir. Ils se voyaient comme offrant leurs vies, non comme ôtant celles des autres. Et quand ils devaient blesser un ennemi, ils répondaient par la miséricorde. À ce stade, il serait utile de revenir aux paroles du Patriarche Cyrille et d'examiner le mot « martyr ». Comment les Pères définissent-ils le martyre? Le Patriarche Cyrille affirme que la mort au combat « lave tous les péchés ». Il n'y a qu'un seul enseignement dans l'Église vers lequel cela renvoie, à savoir l'enseignement de l'Église sur les martyrs et le martyre. Qu'enseigne l'Église sur la question de savoir si les soldats mourant au combat doivent être honorés comme martyrs? Avant d'examiner cela, nous devons comprendre ce que les Pères entendent par « martyr ». La définition: témoin Le grec μάρτυς (martys) signifie « témoin ». Un martyr est celui qui rend témoignage au Christ. Comme l'explique le Hiéromartyr Daniel Syssoev: La langue slave nous trompe constamment. Depuis que les Slaves ont mal traduit le mot « martyr », nous l'avons toujours mal compris. Nous ne devons pas lire le mot « martyr » au sens commun [celui qui a été torturé]. Un martyr est un témoin... Ainsi, un martyr est celui qui par sa mort a témoigné que le Christ a vaincu la mort, qu'Il est ressuscité des morts. C'est la signification de « martyr »: un témoin, non quelqu'un qui a été torturé. — Hiéromartyr Daniel Syssoev Témoigner du Christ: par sa vie, par sa souffrance, par sa mort, telle est la signification fondamentale du mot. Ce que nous entendons normativement par « martyr » Bien que la définition soit « témoin », lorsque nous, chrétiens orthodoxes, parlons de martyrs, nous nous référons normativement et familièrement à quelqu'un qui a été tué pour avoir confessé le Christ. Le martyr paradigmatique est celui qui: Fait face à une opposition à la foi (une exigence de renier le Christ ou de cesser la confession) Répond par un témoignage actif (refusant de renier, continuant à prêcher) Est tué spécifiquement à cause de ce témoignage Meurt dans la communion de l'Église (non comme hérétique ou schismatique) Voilà ce que nous entendons habituellement par « martyr »: celui qui a été tué pour avoir confessé le Christ sous la persécution. La distinction entre le témoignage et le titre Tous ceux qui rendent témoignage au Christ ne sont pas appelés martyrs. Saint Païssios l'Athonite rendit témoignage par son ascèse et ses conseils, mais nous ne lui donnons pas le titre de martyr en tant que tel. Cependant, l'Église vénère certains saints comme martyrs qui ne furent pas exécutés. Sainte Thècle, appelée « Protomartyre parmi les femmes », fut condamnée au bûcher et aux bêtes sauvages mais miraculeusement sauvée; elle mourut de mort naturelle. Sainte Golindoukha fut torturée sous la persécution zoroastrienne; quand un ange empêcha sa mort, elle désespéra du martyre, mais l'ange lui dit: « Après avoir traversé tant d'épreuves, tu es une martyre. » Ces saintes rendirent témoignage par leur souffrance et sont appelées martyres, bien qu'elles n'aient pas été exécutées pour leur confession. Le martyre exige la communion avec l'Église Les Pères sont unanimes: le martyre exige de demeurer dans la communion de l'Église. On ne peut être martyr en étant dans l'hérésie ou le schisme. Le Hiéromartyr Daniel Syssoev lui-même l'affirme directement, à la page précédant sa définition du martyre: La mort d'un martyr lave tous les péchés sauf l'hérésie et le schisme. Tous les autres péchés, la fornication, le meurtre, l'adultère, sont lavés. L'hérésie est la déformation des enseignements de l'Église, une déformation faite non par ignorance, mais une déformation consciente, allant à l'encontre de la volonté de Dieu. N'est-ce pas? Le schisme est une rébellion organisée contre l'Église. Tous les autres péchés sont lavés. — Hiéromartyr Daniel Syssoev Nous voyons ainsi que même si la catégorie du martyre était hypothétiquement accordée aux soldats mourant à la guerre, l'enseignement même de Syssoev exclut de ce bienfait ceux qui sont dans l'hérésie ou le schisme. Les témoins patristiques le confirment unanimement: Qu'il passe chez les hérétiques et les schismatiques; là, même s'il devait ensuite être mis à mort à cause du nom, étant placé en dehors de l'Église et séparé de l'unité et de la charité, il ne pourrait être couronné dans sa mort. — Saint Cyprien de Carthage Nul, si grandes que soient ses aumônes, même s'il verse son sang pour le nom du Christ, ne peut être sauvé, s'il ne demeure dans le sein et l'unité de l'Église catholique. — Saint Fulgence de Ruspe L'Église, en tout lieu, parce qu'elle chérit l'amour envers Dieu, envoie en tout temps une multitude de martyrs au Père; tandis que tous les autres, non seulement n'ont rien de ce genre à montrer parmi eux, mais soutiennent même qu'un tel témoignage n'est pas du tout nécessaire. — Saint Irénée de Lyon Ceci est important: tous ceux qui combattent dans cette guerre ne sont pas chrétiens orthodoxes. La promesse du Patriarche Cyrille ne peut s'appliquer aux musulmans ou à d'autres personnes hors de l'Église. Pourtant, il s'exprima sans restriction. Les masses incultes entendant de telles paroles n'analyseront pas les distinctions théologiques. Elles entendront exactement ce qu'il a dit: la mort au combat lave tous les péchés. Le rôle d'un patriarche est d'enseigner les fidèles, non de les induire en erreur. Même ceux qui soutiennent qu'il visait un groupe particulier ne peuvent échapper à l'irresponsabilité de parler ainsi. Ainsi, c'est la cause, non la souffrance, qui fait le martyr. C'est pourquoi les exemples ci-dessus importent. Sainte Thècle et Sainte Golindoukha sont martyres non en raison de l'intensité de leur souffrance, mais parce qu'elles ont souffert pour la juste cause: le témoignage du Christ. Comme l'enseigne saint Augustin: Ce n'est pas le châtiment qui fait le martyr, mais la cause. — Saint Augustin Saint Cyprien renforce cette idée: Quand bien même on les brûle, livrés aux flammes et au feu, ou qu'ils donnent leur vie, jetés aux bêtes sauvages, ce ne sera pas la couronne de la foi, mais le châtiment de la perfidie; ce ne sera pas la fin glorieuse de la vaillance religieuse, mais la destruction du désespoir. Un tel homme peut être tué; couronné, il ne peut l'être. — Saint Cyprien de Carthage La cause importe. La souffrance seule ne constitue pas le martyre. Le témoignage doit être rendu au Christ, dans la communion de l'Église, pour la foi. Les défenses courantes de l'affirmation du lavage des péchés L'enseignement patristique sur la pénitence, le meurtre et le martyre est désormais établi. Avant de l'appliquer directement au sermon du Patriarche Cyrille, deux objections doivent être examinées. Toutes deux tentent de défendre spécifiquement l'affirmation du lavage des péchés: que l'existence de saints-soldats prouve que la mort militaire est salvatrice, et que les prières liturgiques pour les soldats équivalent à une bénédiction de leur meurtre. La question plus large de savoir si cette guerre elle-même peut être justifiée sur des fondements orthodoxes est examinée séparément dans Chapitre 20: Quand la guerre peut-elle être considérée comme de la légitime défense?. « Mais qu'en est-il de nos saints-soldats? » Qu'en est-il de tous nos saints-soldats? Certes, ils justifient la guerre chrétienne, comme beaucoup le croient, n'ayant pas encore lu attentivement les vies des saints. Comme nous l'avons déjà établi, μάρτυς signifie « témoin »: le martyre consiste à rendre témoignage au Christ et à mourir à cause de ce témoignage. Il ne signifie pas « guerrier héroïque » ou quelqu'un qui meurt simplement à la guerre, au sens nationaliste moderne dans lequel il est souvent traité. Les apologistes modernes de la guerre font souvent appel aux saints-martyrs soldats: saint Dimitri, saint Georges, saint Théodore Stratilate, et d'autres. L'argument est simple: puisque nous avons des saints-soldats et des martyrs, et que nous les représentons avec des lances et des épées en grands guerriers, alors combattre et tuer à la guerre doit être pleinement justifiable. Ce n'est pas ainsi que les vies de ces saints présentent la question, et ce n'est pas ainsi qu'ils fonctionnent dans la vie de l'Église. Les lecteurs sont encouragés à revenir à la lecture du Synaxaire (le recueil des vies des saints lu dans les offices de l'Église) pour ces martyrs et à les examiner de près, afin de voir si leur notion de ces saints correspond à leurs vies consignées. Quelques exemples de martyrs Ici, quelques exemples de martyrs seront examinés, ainsi que les détails qui font d'eux des martyrs. Les Quarante-Deux Martyrs d'Amorion étaient des soldats byzantins capturés après le sac d'Amorion et détenus en captivité musulmane pendant sept ans. On leur ordonna à maintes reprises d'embrasser l'islam et ils furent exécutés seulement après avoir refusé. Leurs carrières militaires ne firent pas d'eux des martyrs; leur confession inébranlable et leur refus d'accepter l'islam sous la menace, si. Le Hiéromartyr Daniel Syssoev (†2009) reçut des menaces de mort répétées pour avoir évangélisé des musulmans en Russie et fut abattu alors qu'il prêchait dans son église. Il mourut parce qu'il persista à rendre témoignage. S'il avait été tué dans un incident sans rapport, l'Église se souviendrait de lui simplement comme d'un prêtre; le martyre découle de la cause de sa mort, c'est-à-dire son évangélisation après avoir été menacé, c'est-à-dire son témoignage (μάρτυς). Nous allons maintenant examiner saint Dimitri le Myroblite comme exemple, à l'aide d'extraits directs du Grand Synaxaire de l'Église orthodoxe. La vie réelle de saint Dimitri Oui, saint Dimitri avait une formation et un talent militaires. Le Synaxaire dit clairement: Il s'exerçait aussi aux arts de la guerre, car en ce temps-là les jeunes hommes estimaient grandement les carrières militaires. Il était dans la fleur de l'âge et était déjà renommé pour sa force et son habileté au combat. — Le Grand Synaxaire de l'Église orthodoxe Nous le reconnaissons donc. Il était formé. Il était habile. Il était renommé pour ses capacités guerrières. Mais notons ce qui suit immédiatement: Mais davantage encore louait-on ses vertus spirituelles, car il était sensé et discipliné. Il aimait la justice et avait l'injustice en horreur. — Le Grand Synaxaire de l'Église orthodoxe Davantage. Pas « également ». Pas « aussi louait-on ». Davantage louait-on ses vertus spirituelles que son habileté militaire. C'est pourquoi nous vénérons saint Dimitri: pour sa sainte vertu. Non parce qu'il était un tueur habile. L'empereur reconnut ces vertus et l'éleva à un haut commandement: Galère choisit Dimitri, parmi tous les dirigeants de Thessalonique, et l'éleva au rang de dux, c'est-à-dire commandant militaire de toute la Thessalie. — Le Grand Synaxaire de l'Église orthodoxe Prêtons maintenant attention à ce que dit ensuite le Synaxaire: Bien qu'il ne fût pas mécontent de la nomination impériale comme commandant militaire et protecteur du peuple, rien ne le rendait plus heureux que lorsqu'il poursuivait l'accroissement de la vertu. — Le Grand Synaxaire de l'Église orthodoxe Il accepta le commandement militaire. Il n'était pas mécontent d'être le protecteur du peuple. Mais ce qui le rendait heureux, ce qui occupait son cœur, c'était l'accroissement de la vertu chrétienne. Il accepta un rôle défensif, orienté vers la protection du peuple, ce qui s'inscrit dans le cadre patristique étroit. Cependant, même dans cette vocation légitime, ce qui le consumait n'était pas le succès militaire mais la vertu. Son labeur n'était pas la guerre mais la prédication. Le Synaxaire décrit ce que cela signifiait en pratique: Jour et nuit, il ne cessait d'enseigner la parole de Dieu et la foi dans le Christ. Il instruisait le peuple ouvertement, sans aucune tentative de dissimulation ni crainte que l'empereur apprît ses activités. Il en faisait son labeur principal: semer la semence de la piété d'une manière adaptée aux âmes qui l'écoutaient. — Le Grand Synaxaire de l'Église orthodoxe Ainsi, le labeur principal de saint Dimitri le Myroblite était la catéchèse. Pas l'entraînement des troupes. Pas la planification de campagnes. Pas la défense des murailles. Pas le massacre d'ennemis. Le labeur principal de saint Dimitri était d'enseigner la parole de Dieu, jour et nuit. Le Métropolite Augustin Kantiotes, commentant cela, l'appelle non un guerrier redoutable mais un catéchiste (enseignant de la religion): Que ceux qui n'aiment pas l'instruction religieuse écoutent. La catéchisation n'est pas quelque chose de nouveau, mais une institution ancienne dans notre Sainte Église. Les catéchistes n'étaient pas seulement des clercs mais aussi des laïcs, et parmi les plus éminents se trouvait saint Dimitri. — Métropolite Augustin Kantiotes Ne nous trompons donc pas; c'est cette vertu chrétienne et la prédication de l'Évangile associée à la catéchèse qui sont la raison même pour laquelle saint Dimitri est loué, en raison de son zèle pour Dieu et de la prédication de l'Évangile. Le Synaxaire poursuit: Tels étaient les thèmes des discours de saint Dimitri. Il enseignait continuellement, et beaucoup mettaient ses paroles en pratique dans leurs propres vies. — Le Grand Synaxaire de l'Église orthodoxe Vient alors la phrase qui détruit toute tentative d'utiliser saint Dimitri comme affiche de la « guerre sainte »: Ainsi, ne considérant rien d'autre comme gain, sinon la conversion de la ville entière de Thessalonique à la foi dans le Christ, il ne cessa jamais de prêcher. — Le Grand Synaxaire de l'Église orthodoxe Rien d'autre comme gain. Pas les victoires militaires. Pas la défense réussie. Pas la gloire au combat. Uniquement la conversion des âmes au Christ. Voilà ce qui le consumait. Voilà ce qu'il valorisait. Cette prédication, et uniquement celle-ci, est la raison pour laquelle le diable chercha à le tuer: Le diable, ennemi de la vérité, qui nourrit toujours de la malice envers les âmes des hommes, observa que les chrétiens se multipliaient et que les idolâtres diminuaient en nombre. Empli d'envie, il employa diverses machinations pour entraver la prédication du saint. Après avoir échoué à contrecarrer le saint homme, le diable chercha le seul moyen de parvenir au silence permanent de Dimitri, et ce moyen était de le faire mettre à mort. — Le Grand Synaxaire de l'Église orthodoxe Nulle part dans la vie de saint Dimitri ne lit-on que le diable s'en prenait à saint Dimitri pour ses « meurtres saints », ou pour la manière dont saint Dimitri maniait son « épée sainte », et ainsi de suite, comme certains l'imaginent. Satan le haïssait pour sa prédication et la conversion des idolâtres. C'est pour cela qu'il fut martyrisé, non parce qu'il était un soldat habile. L'empereur voulait de même arrêter la propagation du christianisme; c'est pour cela que Dimitri mourut. Si nous regardons les autres célèbres saints-martyrs soldats, nous observons le même schéma. Saint Georges le Tropéophore servit comme officier sous Dioclétien. Quand l'empereur ordonna la persécution des chrétiens et commanda à Georges d'y participer, il refusa, confessa publiquement le Christ et condamna le décret comme injuste. Pour cela il fut torturé et décapité. L'Église loue sa confession et son endurance, non ses exploits militaires. Saint Théodore le Conscrit servit comme soldat mais fut martyrisé pour avoir mis le feu à un temple païen et refusé de sacrifier aux idoles. Il fut brûlé vif parce qu'il refusa de renier le Christ. Là encore, ce que nous célébrons est sa confession audacieuse, non son service dans l'armée en tant que tel. Le schéma n'est-il pas évident? Ce sont des martyrs qui se trouvaient être des soldats, non des guerriers glorifiés pour avoir massacré, mutilé et tué. Nous vénérons leur témoignage du Christ, leur refus d'obéir à des ordres violant la foi, leur volonté de mourir plutôt que de trahir le Seigneur. Nous ne chantons pas les batailles qu'ils ont remportées. Nous ne gardons pas de jours de fête pour les ennemis qu'ils ont tués. Nous ne glorifions pas leur bilan militaire. Utiliser les saints-soldats comme justification de la « guerre sainte » revient à lire leurs vies complètement à l'envers. C'est projeter sur eux ce que nous voulons qu'ils représentent, au lieu de recevoir ce que l'Église nous donne réellement dans leurs vies et leurs hymnes. Saint Dimitri « ne considérait rien d'autre comme gain, sinon la conversion de la ville entière de Thessalonique à la foi dans le Christ ». Peut-on en dire autant de ceux qui bénissent les guerres modernes? Ou considèrent-ils autre chose comme gain (territoire, influence, gloire nationale) tout en utilisant les noms des saints pour justifier leur soif de sang et leur désir de pouvoir et de vengeance? Ceux qui pointent ces martyrs pour défendre la guerre montrent un manque de souci à même lire leurs vies saintes, mais tant d'effort dépensé à les tordre pour justifier leurs inclinations. Nous avons transformé les saints en icônes de ce qu'ils n'ont jamais été. Le Synaxaire, si nous le laissons parler et si nous étions préoccupés de le lire, nous ramènerait à ce que ces saints valorisaient vraiment: non la gloire militaire, mais le salut des âmes. « Mais l'Église prie pour les soldats! » D'autres encore pointent la Liturgie elle-même, citant les pétitions pour « les forces armées », puis disent: « Nous prions pour nos soldats à l'église. Cela ne bénit-il pas leur meurtre? » Premièrement, la présomption que le rôle premier d'un soldat est d'ôter des vies est fausse. Pensons-nous que quiconque rejoint l'armée croit qu'il est quasiment acquis qu'il devra ôter la vie d'un autre? Ce n'est bien sûr pas vrai, et ce n'est pas non plus ainsi que l'Église a jamais compris le rôle d'un soldat. Même dans les armées modernes, seul un petit pourcentage de soldats tue quiconque au combat. Le travail de ceux qui servent dans l'armée comprend de nombreux rôles variés tels que la logistique, l'administration, la médecine, les communications, le génie et d'autres fonctions de soutien. Dans le monde antique, c'était encore plus le cas. Les Pères et les saints ne réduisaient pas l'identité d'un soldat à l'acte de tuer, comme si c'en était l'essence. Ainsi, quand l'Église prie pour « nos forces armées » ou « ceux qui servent leur pays », cela ne doit pas être interprété comme un blanc-seing pour verser le sang. Une grande partie de ce que l'Église demande dans ses prières est la paix, et si l'Église prie pour l'armée, cela doit être considéré comme une prière pour la paix, et il n'est guère de vocation qui ait aussi désespérément besoin d'une telle prière que ceux qui sont dans l'armée, lesquels sont capables d'ôter la vie de centaines de personnes, voire davantage. L'Église prie donc non comme une affirmation, mais en suppliant Dieu d'empêcher la guerre et l'effusion de sang insensée, si possible. Nous prions pour les soldats afin qu'ils soient protégés, afin que la guerre cesse, afin qu'ils ne soient pas contraints à des situations où ils doivent tuer, et surtout afin qu'ils ne soient pas tenus de lever la main contre d'autres chrétiens orthodoxes, comme il sera expliqué dans Chapitre 20: Quand la guerre peut-elle être considérée comme de la légitime défense?. La sainteté des saints ne vient pas du service militaire mais très souvent en dépit de celui-ci. Quand l'Église prie pour les soldats, elle prie pour leur protection, pour leur repentance, pour leur retour sain et sauf, et pour la paix. Elle ne prie pas pour qu'ils tuent plus efficacement. L'affirmation mesurée à l'aune de l'enseignement L'enseignement est établi. Le meurtre blesse l'âme. Même une guerre justifiée exige des années de pénitence. Le martyre exige le témoignage du Christ, non la mort au combat. L'Église a déjà statué sur cette question précise et a répondu: non. Nous mesurons maintenant l'affirmation du Patriarche Cyrille à l'aune de ce témoignage. Comme examiné précédemment, le Patriarche Cyrille déclara qu'un soldat qui « meurt dans l'accomplissement de son devoir militaire » accomplit « un acte équivalent au sacrifice », et que « ce sacrifice lave tous les péchés qu'une personne a commis ». Le Canon XIII de saint Basile prescrit trois ans d'exclusion du Calice pour les soldats qui tuent même en légitime défense. Le Pédalion va plus loin: quiconque tue à la guerre « semble malgré tout être responsable de la commission d'un péché et d'un crime ». Là où saint Basile prescrit la pénitence, Cyrille promet que la mort elle-même accorde une absolution automatique. Là où le Pédalion dit que le meurtre à la guerre laisse tout de même une personne « responsable de la commission d'un péché et d'un crime », Cyrille affirme que le sacrifice « lave tous les péchés qu'une personne a commis ». Ce ne sont pas deux manières de dire la même chose. Ce sont des contraires. Le cadre patristique traite le meurtre comme une blessure nécessitant des années de guérison. Cyrille traite la mort dans cette guerre comme un sacrement qui purifie instantanément. Même le Métropolite Eugène, chef de l'Église orthodoxe russe en Estonie, prit publiquement ses distances avec cette affirmation. Sous la pression du ministère estonien de l'Intérieur lui demandant de clarifier sa position après la déclaration de Cyrille du 25 septembre 2022, Eugène confirma le 12 octobre 2022 qu'il ne « partage pas les vues du Patriarche Cyrille de Moscou selon lesquelles les soldats russes morts en Ukraine seront absous de leurs péchés ». Le P. Toomas Hirvoja de l'Église estonienne répondit directement: C'est complètement contraire aux enseignements orthodoxes. Même le métropolite [Eugène] l'a dit. C'est le sang du Christ qui absout une personne du péché si nous nous repentons, si nous reconnaissons et confessons. Tuer une personne à la guerre signifie être privé de la communion pendant trois ans, c'est une période de pénitence. — P. Toomas Hirvoja Quand même un hiérarque de haut rang et des membres du clergé du Patriarcat de Moscou lui-même ne peuvent affirmer l'enseignement du Patriarche, cela démontre une innovation qui contredit le consensus des Pères. La question plus profonde est de savoir si un patriarche qui parle en contradiction avec l'enseignement de l'Église parle au nom de l'Église. Un article de 1990 dans Orthodox Life formulait le principe: Si l'État ne reconnaît pas et ne se soumet pas à un code moral divin supérieur, alors il ne jouira pas du soutien de l'Église [en tant que pouvoir gouvernant] (bien que, selon toute vraisemblance, l'État forcera des hiérarques individuels, voire la majorité des hiérarques de l'Église, à le soutenir, auquel cas ils agiront non comme représentants de l'Église, mais comme des individus privés et pécheurs). — « The Struggle of Church and State in Russia » Quand l'État exige de son patriarche qu'il bénisse une guerre agressive et promette une absolution automatique aux soldats, et que le patriarche s'y conforme, il n'agit pas comme représentant de l'Église mais comme un individu privé qui a placé l'obéissance à l'État au-dessus de l'obéissance aux canons. Les quatre contradictions L'enseignement du Patriarche Cyrille contredit le consensus patristique de quatre manières spécifiques: Le témoignage supprimé: Son sermon offre l'absolution uniquement pour « l'accomplissement du devoir militaire », sans exiger aucune confession du Christ ni confrontation avec des persécuteurs. La discipline inversée: Là où saint Basile appelle les combattants à la repentance et à des années d'abstention de la Communion, Cyrille affirme que leur mort les purifie automatiquement, même lorsque la guerre elle-même est fratricide. Les frontières effacées: En étendant cette promesse à tous ceux qui combattent pour la « Sainte Rus' », il accorde implicitement un statut salvifique même aux combattants non-orthodoxes ou non-chrétiens, contredisant l'insistance des Pères sur le martyre dans l'unité de l'Église. La cause remplacée par la circonstance: En assimilant la mort au combat au martyre, il confond la manière de mourir (mort violente) avec la raison de mourir (rendre témoignage au Christ), vidant de sa substance la définition patristique. Si chaque victime d'une guerre nationale reçoit la couronne du martyre, alors les martyrs réels, ceux qui affrontent la torture précisément parce qu'ils proclament le Christ, ne sont plus des signes uniques de fidélité. L'Église a toujours honoré les soldats par des offices commémoratifs, l'aumône et l'intercession, mais elle n'a jamais accordé d'absolution automatique par le sacrifice militaire. Le faire revient à une tentative de réingénierie de la sotériologie (la doctrine théologique du salut). Quatre autres défenses de l'affirmation du Patriarche Cyrille sur le lavage des péchés restent à examiner. Chacune tente de sauver le sermon lui-même, non de justifier la guerre sur des fondements indépendants. L'objection de l'économie Certains soutiennent que l'enseignement du Patriarche Cyrille représente une application légitime de l'économie, la discrétion pastorale que l'Église exerce dans des circonstances exceptionnelles. C'est leur objection la plus forte, et elle mérite donc un examen attentif. Premièrement, cette objection est auto-réfutante. L'économie présuppose que la norme assouplie est obligatoire, non facultative. Cela est un peu déroutant, prêtons donc attention: si le Canon XIII de saint Basile n'était que facultatif (comme les défenseurs de Cyrille doivent implicitement le prétendre pour faire place à son enseignement), il n'y aurait aucun besoin d'économie en premier lieu. En d'autres termes, une règle déjà facultative n'aurait jamais besoin de dispense pastorale sous forme d'économie. C'est une dualité que l'on observe fréquemment: une tentative d'invoquer le caractère de simples suggestions des canons, tout en tentant d'invoquer l'exception même qui suppose qu'ils ne le sont pas. Le moment où quelqu'un argumente en faveur de l'économie ou tente de l'invoquer, il affirme lui-même qu'un canon particulier est contraignant, et non facultatif. Mettant de côté ce piège logique, la défense par l'économie échoue à chaque condition que les Pères ont établie pour son usage légitime. Saint Anastase le Sinaïte la définit précisément: « L'économie est une condescendance volontaire accomplie pour le salut de certains. » Le mot « certains » est crucial: l'économie s'adresse à des personnes identifiables et particulières en situation de véritable faiblesse, non à des groupes amorphes entiers (par exemple, l'armée). L'économie doit être reconnue comme une déviation. Ceux qui l'appliquent doivent agir « avec la pleine conscience que cela constituait une déviation par rapport à l'exactitude ». Le Patriarche Cyrille n'a rien fait de tel. Il n'a pas reconnu que son enseignement dévie du Canon XIII de saint Basile. Il l'a présenté comme doctrine orthodoxe. L'économie présuppose une norme qu'elle assouplit temporairement. Cyrille n'a pas assoupli le canon de saint Basile pour des individus spécifiques dans des circonstances exceptionnelles. Il l'a aboli en principe pour une catégorie entière de personnes, sans reconnaître son existence. Ce n'est pas de l'économie; c'est le remplacement d'un canon par une contre-doctrine. L'intégrité dogmatique doit demeurer intacte. L'économie ne peut être invoquée pour contredire l'enseignement patristique sur le salut, la nature du martyre ou le sens de la Croix. Il n'y a pas de place pour la condescendance en matière de foi orthodoxe. La conscience de l'Église doit l'accepter. Quand le Métropolite Eugène de Tallinn, des hiérarques de haut rang et des membres du clergé à travers l'Église russe ne peuvent affirmer cet enseignement, alors la conscience de l'Église ne l'a pas accepté. Les Quatre Patriarches orthodoxes d'Orient déclarèrent clairement: « Nul n'a la permission de faire dans l'Église ce qui lui semble bon, mais le jugement et la décision sur les affaires ecclésiastiques se font par délibération synodale, et de même la condescendance ou l'économie, si quelque besoin nécessaire s'en fait sentir. » Le Bienheureux Théophylacte de Bulgarie illustre le principe avec la circoncision de Timothée par saint Paul: « Eh bien, arguent les faux apôtres, n'avez-vous pas circoncis Timothée? » « Oui, je l'ai fait, répond Paul, mais seulement par économie. C'est une chose de circoncire une fois, en une occasion particulière et pour une raison déterminée, et tout autre chose de prêcher la circoncision pour tous. » — Saint Théophylacte de Bulgarie Saint Paul appliqua l'économie à une seule personne, Timothée. Il n'annonça pas que la circoncision s'appliquait désormais à tous, et il ne tenta pas d'utiliser l'économie pour transformer l'exception en règle. Saint Cyrille d'Alexandrie décrivit la logique par une image saisissante: des marins dans une tempête jettent une partie de la cargaison par-dessus bord pour sauver le reste du navire. « Quand il n'est pas possible de préserver l'exactitude stricte, nous passons sur certaines choses, afin de ne pas subir de perte en tout. » Cela ne signifie pas que la cargaison est jetée par-dessus bord comme politique permanente; elle est sacrifiée in extremis pour préserver ce qui est le plus précieux. Ce que le Patriarche Cyrille a fait est l'opposé des deux exemples. Il a émis une politique permanente, une affirmation doctrinale générale qui s'applique automatiquement à des millions de soldats qu'il n'a jamais rencontrés, dont il ignore les états spirituels, dont il n'a jamais entendu les confessions. Cela ne représente en aucune manière possible la tradition et l'enseignement patristiques concernant l'économie, et l'économie ne peut donc être invoquée ici. Théodore Balsamon mit en garde: « Ce qui fut introduit par économie pour quelque fin utile ne doit pas être transformé en exemple et tenu désormais pour un canon. » Saint Nicodème l'Hagiorite confirme: « Car l'économie a une mesure, et elle n'est pas perpétuelle ni indéfinie. » Le Patriarche Cyrille a fait précisément ce que Balsamon interdit: il a pris l'exceptionnel et l'a rendu normatif. C'est l'erreur même identifiée par les Pères Collyvades (menés par saint Nicodème) comme étant spirituellement destructrice: la transformation de l'économie en pratique standard. Le verdict de saint Théodore le Studite sur de telles tentatives: « Ne reconnaissez plus cela comme un mode d'économie, mais plutôt comme une condamnation pour iniquité et violation des canons divins. » Ainsi, la défense par l'économie échoue sur tous les points. La défense du « sens du devoir » Certains défenseurs soutiennent enfin que le sermon du Patriarche Cyrille s'applique aux soldats « mus par le sens du devoir » par amour pour leurs frères et sœurs. Cette restriction est bien sûr absurde. Si la conviction sincère et le sens du devoir suffisent à laver les péchés, le principe n'a aucun facteur limitant hormis l'état d'esprit subjectif du soldat. Chaque soldat dans chaque guerre croit que sa cause était juste. Les Allemands à Stalingrad avaient le sens du devoir. Les Croisés à Constantinople en 1204 avaient le sens du devoir. Les deux camps de chaque guerre civile avaient le sens du devoir. Si la motivation subjective est le critère, alors tous les soldats de toutes les guerres qui meurent en croyant en leur cause ont leurs péchés lavés, indépendamment de toute autre considération. Il n'est aucune guerre que cette logique ne puisse baptiser. Les Pères le savaient. Saint Basile n'interrogeait pas les soldats sur leurs intentions. A-t-il dit: « Si vous avez tué avec un cœur pur, aucune pénitence n'est requise »? Non, il prescrivit trois ans d'exclusion du Calice indépendamment de l'intention, parce que l'acte de tuer blesse l'âme indépendamment de l'état d'esprit du tueur. Le cadre patristique mesure l'acte et son contexte selon des critères objectifs (comme nous le comprendrons plus pleinement dans Chapitre 20: Quand la guerre peut-elle être considérée comme de la légitime défense? et Chapitre 22: Que se passe-t-il pour les prêtres qui prient pour la paix?): la guerre était-elle véritablement défensive? Les chrétiens orthodoxes étaient-ils véritablement attaqués par des agresseurs non-orthodoxes? Toutes les autres options avaient-elles été épuisées? Ce sont des questions sur la réalité, non sur ce que le soldat ressentait en combattant. Ainsi, faire de la motivation subjective le critère abolit le cadre même que les Pères ont établi et le remplace par quelque chose que la tradition orthodoxe n'a jamais enseigné: que la sincérité suffit pour la rémission des péchés. « Il n'y a pas de plus grand amour » Une défense scripturaire courante de la déclaration du Patriarche Cyrille cite Jean 15,13: « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » Le verset requiert des amis. Il requiert que la mort soit pour eux, non contre eux. L'Église orthodoxe canonique ukrainienne (voir Chapitre 28: Comprendre les Églises ukrainiennes), le peuple même que la Russie prétend protéger, condamna l'invasion dès le premier jour comme une « guerre fratricide » (братоубийственную войну) n'ayant « aucune justification ni devant Dieu ni devant les hommes » (не имеет оправдания ни у Бога, ни у людей). Le Métropolite Onuphre de l'Église orthodoxe canonique ukrainienne rompit la communion avec le Patriarche Cyrille (voir Chapitre 29: L'ÉOU cesse la commémoration). Les fidèles de Kyïv et de Marioupol priaient pour être délivrés de leurs prétendus protecteurs russes. Quand ceux que vous prétendez protéger appellent votre guerre injustifiable devant Dieu, donnez-vous votre vie pour vos amis? Ou leur prenez-vous la leur? Ainsi, il ne s'agit pas de Jean 15,13, mais de son inversion complète. « En réalité, il voulait dire X » Certains objecteront: « Il voulait évidemment dire les soldats orthodoxes, pas tout le monde. » Ou: « Il voulait évidemment dire les Russes. » Ou quelque autre variante. Ce ne sont que des diversions. Quelle que fût son intention, c'est le résultat qui importe. Les gens ont entendu ses paroles et sont arrivés à la conclusion que quiconque pouvait raisonnablement tirer de ce qu'il a dit. Pas une seule personne, pas un groupe marginal: tous les médias, des gens à travers toute la Russie, des gens à travers toute l'Ukraine, orthodoxes et non-orthodoxes. Rossiïskaïa Gazeta, le propre journal du Kremlin, l'a rapporté de la même manière. Kommersant, le principal quotidien économique de Russie, l'a rapporté de la même manière. Chaque média dans chaque langue est arrivé à la même conclusion. Cela ne peut être rejeté comme de la russophobie occidentale ou une manipulation médiatique hostile: les Russes eux-mêmes ont interprété leur propre Patriarche de cette façon. Si l'on regarde ses paroles réelles, la conclusion à laquelle chacun est arrivé est la conclusion évidente. Ils ne l'ont pas mal interprété. Ils l'ont interprété en se fondant sur ce qu'il a dit. Le Patriarche Cyrille n'a jamais corrigé cette déclaration. Il ne l'a jamais clarifiée. Il n'a jamais ajouté de contexte. L'appareil institutionnel autour de lui n'a jamais exigé qu'il le fasse. Et ses défenseurs, plutôt que de demander à leurs propres métropolites et évêques de le corriger, plutôt que d'exiger une rétractation ou une clarification, affirment simplement: « Voilà ce qu'il voulait dire. » Mais ce n'est pas le problème à traiter. Le problème est l'écrasante majorité qui a interprété ses paroles au pied de la lettre et a adopté cette interprétation comme la position orthodoxe. Le mal est fait. Des familles croient que leurs fils sont absous. Des soldats approchent la mort sans la gravité que les Pères exigent. Quand quelqu'un prend la parole pour le signaler, les défenseurs disent: « Vous le mal interprétez. » Mais c'est là la diversion. Le critique n'interprète mal rien du tout. Le critique pointe ce que des millions de personnes ont conclu à partir des propres paroles du Patriarche. Si les défenseurs veulent traiter le problème, ils devraient dire: « Il s'est exprimé de manière imprécise. Il s'est exprimé de manière erronée. Les gens ne devraient pas l'écouter ici. Il devrait rétracter sa déclaration. » Ils ne diront pas cela. Ils diront seulement que quiconque a le courage de soulever la question interprète mal. Et ils ignoreront les millions qui l'ont interprété correctement, en se fondant exactement sur ce qu'il a dit. Le verdict L'affirmation que la mort au combat « lave tous les péchés » contredit le consensus patristique sur tous les points. Là où saint Basile prescrit la pénitence, Cyrille promet l'absolution. Là où le Synode refusa un empereur, Cyrille proclame ce qui fut refusé à l'empereur. Là où les saints priaient de ne pas tuer, Cyrille déclare leur mort un sacrement. Aucune défense ne survit à l'examen: ni l'économie, ni la motivation subjective, ni Jean 15,13, ni « il voulait en réalité dire X ». C'est là l'affirmation centrale. Le chapitre suivant examine la théologie de guerre bâtie sur elle: la déclaration de « Guerre sainte », la doctrine du katéchon, la sacralisation nucléaire, et la question de savoir si cette invasion satisfait à un seul critère que les Pères ont établi pour bénir la guerre.