Chapitre 13 : Le KGB et le DREE Le KGB (Comité pour la sécurité de l'État) était l'agence de renseignement et de police secrète de l'Union soviétique: le bras armé d'un État officiellement athée qui détruisit plus de 20 000 églises, réduisit le clergé orthodoxe de 80 %, emprisonna les croyants dans des camps de travail et exécuta d'innombrables fidèles. C'était l'ennemi institutionnel de l'Église. Être un agent du KGB, c'était servir l'appareil qui persécutait, torturait et tuait des chrétiens orthodoxes pour leur foi. La police secrète soviétique changea de nom à de nombreuses reprises au cours de son histoire: Tchéka, GPU, NKVD, MGB, et enfin KGB, mais ce fut toujours la même institution, avec la même mission, les mêmes méthodes, et souvent le même personnel. Aujourd'hui, elle opère sous les noms de FSB et SVR. Ses agents se qualifiaient de « tchékistes » des décennies après la dissolution de la Tchéka originelle; le nom changeait, mais l'organisme demeurait. Le département que le Patriarche Cyrille dirigea personnellement pendant vingt ans a été décrit par ceux qui y travaillaient comme « une branche du KGB de haut en bas ». Des archives de six pays le lient à un nom de code du KGB. Une commission parlementaire russe de 1992 établit que neuf ecclésiastiques sur dix dans les échelons supérieurs de l'Église travaillaient pour le KGB. Vladimir Kara-Mourza, un chrétien orthodoxe russe qui passa 300 jours en isolement pour avoir documenté la guerre que Cyrille bénit, confirma cette histoire en 2025: Des preuves crédibles... émergèrent au début des années 1990 de la collaboration directe de nombreux hauts hiérarques du Patriarcat de Moscou durant la période soviétique avec le KGB, avec les services de sécurité soviétiques. — Vladimir Kara-Mourza La tradition canonique traite précisément de ce type de clergé: l'Église ancienne déposait les traditores, littéralement « ceux qui livraient », le terme désignant les clercs qui livraient les Écritures, les vases sacrés ou les noms de leurs frères chrétiens aux persécuteurs romains. Si les preuves sont vraies, et si les canons s'appliquent, alors la légitimité épiscopale de Cyrille est en question. Ceci sera rejeté comme théorie du complot ou russophobie. Mais avant d'examiner les preuves, une question préalable doit être posée: qui a le droit de juger la direction du Patriarcat de Moscou? (Pour la réponse patristique complète à « ne jugez pas » et « vous n'êtes pas un saint », voir Introduction et Chapitre 27: « Tu n'es pas un saint ».) A. Qui peut juger: le témoignage des confesseurs Un chancelier de la Metropolia (la juridiction orthodoxe russe en Amérique, prédécesseur de l'Église orthodoxe en Amérique, ou OCA) offrit un jour un critère: Si un tel jugement est nécessaire, alors seul celui qui a parcouru le chemin de l'Église russe martyrisée est en droit de le porter. — Chancelier de la Metropolia Écoutons donc ceux qui parcoururent ce chemin. Boris Talantov: « Non par crainte mais par conscience » Boris Talantov était un laïc orthodoxe de Kirov qui avait souffert sous les Soviétiques et allait bientôt mourir en prison pour ses écrits. Il écrivit sans détour au sujet du Métropolite Nikodim, l'homme qui allait ordonner le futur Patriarche Cyrille et servir de mentor au sein du Département des relations ecclésiales extérieures infiltré par le KGB: L'activité du Patriarcat de Moscou à l'étranger est une trahison consciente de l'Église orthodoxe russe et de la foi chrétienne... Le Métropolite Nikodim trahit l'Église et les chrétiens non par crainte mais par conscience. — Boris Talantov « Non par crainte mais par conscience. » C'est la phrase cruciale. Talantov décrivait un collaborateur volontaire. Le Père Victor Potapov, le prêtre de l'EORHF qui identifierait plus tard Cyrille comme l'agent « Mikhaïlov », écrivit dans Orthodox Life que Talantov fut « détruit par le Métropolite Nikodim de Leningrad, c'est-à-dire l'agent "Sviatoslav" ». Le mentor de Cyrille ne se contenta pas de trahir l'Église dans l'abstrait. Il détruisit un confesseur qui disait la vérité à son sujet. Feodissia Varavva: « Des évêques qui ont trahi le Christ » Feodissia Varavva était une confesseur qui passa des années emprisonnée pour sa foi sous les Nazis comme sous les Soviétiques. Elle aussi désigna Nikodim parmi les « évêques qui ont trahi le Christ ». Zoïa Krakhmalnikova: « Para-orthodoxe » Zoïa Krakhmalnikova était une écrivaine orthodoxe russe emprisonnée par le régime soviétique pour avoir publié de la littérature orthodoxe. Lors d'une conférence de presse en 1992 à Moscou, elle offrit une évaluation théologique: J'appellerais cette nouvelle « Église » para-orthodoxe. Les éléments de cérémonie y sont préservés, mais elle est dépourvue de l'aspect le plus important de l'Évangile: la fidélité au Christ. — Zoïa Krakhmalnikova Elle posa ensuite une question qui frappe au cœur de la succession apostolique, et expliqua pourquoi le Patriarcat de Moscou n'a jamais correctement honoré les Nouveaux Martyrs: N'oublions pas que les évêques représentent un ministère apostolique, alors peut-on imaginer un Apôtre étant un agent du KGB? Le Saint-Esprit ne peut demeurer en ceux qui deviennent apôtres sur recommandation du KGB. Les Nouveaux Martyrs de Russie rejetèrent cette institution que nous appelons aujourd'hui l'Église, et de fait, c'est pourquoi cette institution rejeta les martyrs. — Zoïa Krakhmalnikova Voici le témoignage d'une confesseur orthodoxe russe qui alla en prison pour sa foi; il ne peut être rejeté comme « propagande antirusse ». Elle souffrit pour la foi orthodoxe russe. La question inévitable Ces voix ont du poids parce qu'elles payèrent leur témoignage de leur liberté et de leur vie. Elles accusent la hiérarchie de collaboration avec les persécuteurs, de servir l'État athée pendant que les croyants souffraient, de nier la persécution au monde extérieur pendant que les fidèles étaient emprisonnés. Ce sont des accusations graves. Que dit la tradition canonique au sujet de tels clercs? La tradition canonique Les anciens canons traitent précisément de cette situation. Le Concile d'Elvire (313), l'un des premiers conciles de l'Église, traita directement des délateurs. Le Canon 73 décréta: Si l'un des fidèles était un délateur, et que par sa dénonciation quelqu'un fut proscrit ou tué, il est décrété qu'il ne recevra pas la communion, même à la mort. Si le cas était plus léger, il pourra recevoir la communion après cinq ans. — Concile d'Elvire Un délateur dont la dénonciation mena à la mort se voit refuser la communion même sur son lit de mort. Non pas déposé et rétabli comme laïc: privé entièrement de communion. C'est la peine la plus sévère que l'Église ancienne ait imposée. L'année suivante, le Concile d'Arles (314) traita des traditores: les clercs qui livraient les Écritures ou les noms de leurs frères aux persécuteurs. Le concile décréta qu'ils devaient être déposés pour cela. Ceux qui travaillèrent pour le KGB livrèrent bien plus que ce que les traditores firent: ils fournirent des informations sur les croyants à l'appareil qui les emprisonnait, les torturait et les tuait. Cependant, alors que l'Église ancienne déposait les traditores, le Patriarcat de Moscou les promut. Saint Basile le Grand établit le principe général: En ce qui concerne le clergé, les Canons ont prescrit sans faire aucune distinction qu'une seule peine est assignée pour les déchus: l'éjection du ministère. — Saint Basile le Grand Contrairement aux laïcs qui peuvent être rétablis par la pénitence, les clercs qui collaborent avec les persécuteurs de l'Église font face à une exclusion permanente du ministère. Le Canon apostolique 62 étend cela au reniement par les actes: Si l'un des clercs, par crainte des hommes, qu'il s'agisse de Juif, de païen ou d'hérétique, renie le nom du Christ, qu'il soit rejeté. S'il renie le nom de clerc, qu'il soit déposé. S'il se repent, qu'il soit reçu comme laïc. — Canon apostolique 62 Dire au monde que l'Église est libre tandis que les croyants croupissent dans des camps, c'est renier le Christ devant les hommes, car cela couvre les crimes du persécuteur de l'autorité de l'Église. La peine est la déposition, et même avec le repentir, un clerc ne peut pas être rétabli dans le ministère, mais ne peut être reçu que comme laïc. Ainsi, quand les confesseurs qualifient le Patriarcat de Moscou de « para-orthodoxe » et déclarent que « le Saint-Esprit ne peut demeurer » en des évêques nommés par la collaboration du KGB, ils parlent en continuité avec les anciens canons. Leur verdict est donc tradition. S'ils ont raison, alors que révèlent les preuves? B. Les preuves 1988: un prêtre du Patriarcat de Moscou prend la parole Avant même les enquêtes officielles, le clergé orthodoxe au sein de l'Union soviétique savait et disait ouvertement ce qu'était le Département des relations ecclésiales extérieures. En 1988, le Père Georges Edelshtein, un prêtre du Patriarcat de Moscou, publia un article dans Orthodox Life, la revue de l'Église orthodoxe russe hors de Russie (EORHF), décrivant la « conférence de paix » de 1982 au monastère de la Trinité-Saint-Serge: La conférence... jouissait du soutien actif de notre État athée et de ses « organes compétents », le KGB... Le chef du Conseil des affaires religieuses... occupe la place qui lui revient de droit dans la salle de banquet: la place d'honneur à côté du Très Saint Patriarche. — Père Georges Edelshtein Le Père Edelshtein identifia directement le Département des relations ecclésiales extérieures de l'Église (le même département que Cyrille dirigerait de 1989 à 2009): Ce bureau est une branche du Ministère des affaires étrangères et du KGB. Ils l'ont créé, l'ont nourri, et le dirigent maintenant. C'est le leur, alors qu'ils le financent. — Père Georges Edelshtein Un prêtre du Patriarcat de Moscou, écrivant depuis l'Union soviétique, énonçant comme un fait évident ce que les enquêtes officielles confirmeraient plus tard. Une autre voix de l'intérieur du système, publiée dans la même revue, décrivit le résultat de décennies de contrôle étatique sur les nominations épiscopales: Presque tous les archevêques en fonction de l'Église orthodoxe russe sont des fonctionnaires d'État, des personnalités politiques, des personnes qui représentent en elles-mêmes une certaine institution sanctionnée par l'État, à travers laquelle l'autorité athée réalise l'administration de la vie religieuse des croyants. Au cours de nombreuses années, par divers types d'efforts et d'intrigues tant politiques que morales, c'est précisément ce type de fonctionnaire politico-religieux qui fut créé, une nomenklatura distincte. — Entretien avec un ecclésiastique du Patriarcat de Moscou « Une nomenklatura distincte. » Le mot désigne une classe de fonctionnaires nommés et contrôlés par l'appareil du parti-État, opérant dans les formes canoniques de l'Église. L'épiscopat fut systématiquement remplacé par des fonctionnaires d'État. Le témoignage du Père Edelshtein ne se limitait pas au DREE. En septembre 1991, quelques semaines après que le coup d'État manqué eut brièvement ouvert les archives du KGB aux enquêteurs, il accorda un entretien détaillé à Argumenty i Fakty, l'un des plus grands journaux russes, avec un tirage de pointe dépassant 30 millions d'exemplaires. Il déclara sans détour: La moitié du clergé étaient des employés ouverts ou clandestins du KGB jusqu'à la fin de l'ère Gorbatchev. — Père Georges Edelshtein Il décrivit un système de corruption financière inséparable de l'appareil de renseignement: la hiérarchie acceptait des pots-de-vin de prêtres cherchant des transferts vers des paroisses riches et de candidats à l'épiscopat. Le KGB et la corruption n'étaient pas des problèmes distincts; c'était le même système. La nomination à tout poste significatif exigeait à la fois un paiement et une fiabilité politique. Interrogé pour décrire la frontière entre l'Église et la sécurité de l'État, Edelshtein donna une réponse devenue célèbre dans les cercles dissidents russes: Savez-vous où finit notre Église actuelle et où commence le KGB? La seule différence était que certains portaient des capuces et d'autres des épaulettes. — Père Georges Edelshtein Le Père Edelshtein n'était ni un dissident émigré ni un observateur hostile extérieur. C'était un prêtre en exercice du Patriarcat de Moscou s'exprimant officiellement dans le journal le plus lu de Russie. Son témoignage ne fut jamais rétracté, contesté en justice ni formellement démenti par le Patriarcat de Moscou. Combien de prêtres étaient des agents? Interrogé directement sur cette question, le Père Edelshtein estima 100 pour cent. Le Père Gleb Yakounine, qui examina plus tard les véritables dossiers du KGB en tant que membre de la commission parlementaire russe, avança le chiffre de 20 pour cent. En décembre 1991, le propre vice-président du KGB confirma que parmi les prêtres orthodoxes russes approchés par le KGB, seuls 15 à 20 pour cent avaient refusé de coopérer, ce qui signifie que 80 à 85 pour cent de ceux qui furent approchés acceptèrent de travailler pour les services de sécurité. Trois sources: un prêtre en exercice, un enquêteur parlementaire et le propre vice-président du KGB. Même l'estimation la plus conservatrice signifie qu'un prêtre sur cinq était un agent. Le chiffre du KGB lui-même suggère quatre sur cinq. Qu'est-ce que le DREE? L'organisation que le Père Edelshtein décrivit est le Département des relations ecclésiales extérieures (DREE), établi par le Saint-Synode (l'organe directeur de l'Église orthodoxe russe) le 4 avril 1946, pour gérer les relations de Moscou avec les autres Églises orthodoxes, les Églises non orthodoxes, les gouvernements et les organisations internationales. Le président du DREE détient le statut de membre permanent du Saint-Synode, ce qui en fait l'un des postes les plus puissants de l'Église orthodoxe russe. Le Patriarche Cyrille présida personnellement le DREE de 1989 à 2009. Il fut formé pour ce rôle par le Métropolite Nikodim (Rotov), qui dirigea le DREE de 1960 à 1972 et ordonna Cyrille personnellement. Aujourd'hui, le DREE lui rend compte directement en tant que Patriarche. Les citations de mospat.ru tout au long de ce livre, les citations présentées comme sources primaires, les documents officiels utilisés pour documenter les propres paroles du Patriarche Cyrille: tous proviennent de cette organisation. L'organisation que le Père Edelshtein qualifia de « branche du Ministère des affaires étrangères et du KGB ». Le témoignage va plus loin. 1992: témoignage de l'intérieur du DREE En février 1992, une conférence de presse se tint à Moscou avec des clercs et des dissidents ayant connu de première main la collaboration du Patriarcat de Moscou avec le KGB. Leurs témoignages furent publiés dans Orthodox Life la même année. Plusieurs témoins confirmèrent ce que le Père Edelshtein avait écrit en 1988: le DREE était « une branche du KGB de haut en bas ». Le témoignage le plus précis vint du Diacre Andreï Ribine, un ancien employé du DREE qui s'était ouvertement repenti dans la presse russe: Le Département des affaires extérieures fut créé en 1946 par Béria [le chef de la police secrète de Staline]. Dès le début, le travail du Département a été mené sous la stricte supervision du KGB... Presque tous les employés de mon Département étaient des agents du KGB, y compris moi-même. J'ai été recruté alors que j'étais encore séminariste. Il était impossible d'obtenir un poste dans ce Département d'une autre manière. — Diacre Andreï Ribine « J'ai été recruté alors que j'étais encore séminariste. » C'était un recrutement systématique avant même le début du ministère. Et « il était impossible d'obtenir un poste dans ce Département d'une autre manière ». Le DREE ne fut pas infiltré; il fut fondé et pourvu en personnel comme une opération du KGB dès le départ. Le journaliste Alexandre Nejny, qui enquêta sur les archives du KGB aux côtés du Père Yakounine, décrivit le schéma indépendamment: « certains jeunes gens qui, ayant achevé leur formation au KGB, furent envoyés étudier dans les séminaires ici comme à l'étranger. Ils avançaient dans deux carrières parallèles. Ainsi, il y a des agents du KGB dans les rangs de l'Église orthodoxe russe. » Il existe également des preuves que des officiers du KGB furent envoyés étudier dans des séminaires à l'étranger afin de devenir prêtres et de servir en Union soviétique. Le pipeline fonctionnait dans les deux sens: les séminaristes étaient recrutés comme agents, et les agents étaient formés comme séminaristes. Le recrutement au séminaire que Ribine décrivit n'était pas improvisé. Un mémorandum de 1921 du Département secret de la VTchK (la Commission extraordinaire panrusse, la police secrète soviétique originelle) énonça la stratégie qui gouvernerait le recrutement du clergé pendant les sept décennies suivantes: Leur acceptation d'argent ou d'autres séductions matérielles les liera à nous plus efficacement d'une autre manière: ils deviendront des esclaves éternels de la Tchéka, craignant que leur coopération avec nous soit rendue publique. — V. V. Fortunatov « Des esclaves éternels. » Des hommes compromis de façon permanente, tenus par la menace de l'exposition, liés à vie. Le DREE, fondé vingt-cinq ans plus tard, était la forme institutionnelle mature de ce programme. La stratégie ne fut pas laissée à l'initiative d'officiers individuels. Le 28 juillet 1970, la direction du KGB approuva officiellement la Note d'information n° 48s: « Sur l'utilisation par les organes du KGB des possibilités de l'Église orthodoxe russe dans les mesures de contre-espionnage dans le pays et à l'étranger ». La note d'information fut approuvée au niveau de la direction de l'ensemble de l'agence. L'utilisation de l'Église à des fins de renseignement était une politique officielle, documentée et institutionnelle du KGB. En 1982, le 4e Département de la 5e Direction du KGB évalua son propre succès: Par l'intermédiaire d'agents de premier plan, l'ÉOR, les Églises géorgienne et arménienne tiennent fermement des positions de loyauté. — 4e Département Ce n'était pas une accusation d'observateurs extérieurs; c'était le KGB se félicitant dans un rapport départemental jamais destiné à être rendu public. Ribine identifia également l'idéologue en chef du département: un officier du KGB nommé Bouïevski (nom de code « Kouznietsov ») qui rédigeait les déclarations publiques du Patriarche et les adresses formelles aux dirigeants nationaux depuis 1946. Des documents déclassifiés du FSB (le Service fédéral de sécurité, le successeur direct du KGB) confirment indépendamment son statut d'agent, listant « Kouznietsov [Alekseï Bouïevski] » parmi les agents déployés aux côtés de « Mikhaïlov » au COE. La voix institutionnelle du Patriarcat de Moscou n'était pas simplement influencée par le KGB; pendant quatre décennies, elle fut rédigée par l'un de ses membres. Un autre ancien employé du DREE, A. Chouchpanov, confessa publiquement dans le même journal et nomma le colonel du KGB affecté en permanence à l'intérieur du département: « Vladimirov », qui « organisait les missions spéciales pour les employés du département ». Le DREE ne coopérait pas simplement avec le KGB. Il avait un colonel du KGB résident sur place, assignant des missions de renseignement aux employés de l'Église. Chouchpanov décrivit également la chaîne de transmission exacte des renseignements recueillis par le personnel du DREE: « Tous les traducteurs remettaient cinq exemplaires de chaque rapport. Le premier, nous le laissions sur le bureau du président du Département des relations ecclésiales extérieures du Patriarcat de Moscou (autrefois le Métropolite Nikodim, puis le Métropolite Juvénal), un deuxième nous l'envoyions au Conseil des affaires religieuses, qui était affilié à la police secrète, et les trois exemplaires restants, nous les fournissions au KGB. » Le président du DREE, prédécesseur et mentor de Cyrille, recevait personnellement des copies de rapports de renseignement du KGB produits par son propre personnel. Il n'était pas simplement au courant de la présence du KGB; il se trouvait dans la chaîne de transmission opérationnelle. Telle est l'institution que le Patriarche Cyrille dirigea pendant vingt ans (1989-2009). Une institution créée par la police secrète d'un État athée qui détruisit plus de 20 000 églises et exécuta des clercs pour le crime de croire en Dieu. Chaque document décrit ci-dessus fut produit par une agence dont le but était la persécution et la destruction de l'Église orthodoxe. Les hommes qui composaient le personnel du DREE répondaient à cette agence. Et l'homme qui dirigea le DREE ne rend de comptes à personne. Un hiérarque confesse L'Archevêque Chrysostome (Martichkine) de Vilnius fut le hiérarque le plus explicite à confesser publiquement sa collaboration avec le KGB. Il déclara dans Rossiïskaïa Gazeta n° 52/388 (1992): Да, мы, по крайней мере я, и я говорю это прежде всего о себе, сотрудничали с КГБ. Я сотрудничал, я подписал обязательство, регулярно встречался, докладывал. У меня есть свой псевдоним, кличка, как там говорят: «Реставратор». Oui, nous, du moins moi, et je dis cela avant tout de moi-même, nous avons collaboré avec le KGB. J'ai collaboré, j'ai signé un engagement, j'avais des réunions régulières, je faisais des rapports. J'ai mon propre pseudonyme, un surnom, comme on dit là-bas: « Restaurateur ». — Archevêque Chrysostome (Martichkine) de Vilnius Chrysostome ne se contenta pas de confesser sa propre collaboration. Dans un entretien de 1992 avec Russkaïa Mysl (La Pensée russe), le plus ancien journal de langue russe en Europe occidentale, il décrivit le fonctionnement du système de l'intérieur: Есть в Церкви настоящие агенты КГБ, которые достигли головокружительных высот в своей карьере. Например, митрополит Воронежский Мефодий [агент «Павел»]. Он кадровый офицер КГБ, атеист, развратный человек, тесно связанный с КГБ. Синод был единогласно против такого епископа, но нам пришлось взять на себя такой грех; а потом, как взлетела его карьера! Il y a dans l'Église de véritables agents du KGB qui ont atteint des sommets vertigineux dans leur carrière. Par exemple, le Métropolite Méthode de Voronèje [agent « Pavel »]. C'est un officier de carrière du KGB, un athée, un homme dépravé, étroitement lié au KGB. Le Synode était unanimement opposé à un tel évêque, mais nous avons dû prendre sur nous un tel péché; et ensuite, comme sa carrière a décollé! — Archevêque Chrysostome (Martichkine) Le Saint-Synode, l'organe directeur de l'Église orthodoxe russe, s'était unanimement opposé à la nomination d'un agent du KGB, et la nomination eut lieu malgré tout. Cela révèle la véritable dynamique du pouvoir: le Synode ne gouvernait pas l'Église; le KGB gouvernait l'Église à travers le Synode. Le témoignage de Chrysostome ne fut pas non plus isolé. Le Patriarche Alexis II lui-même, qui dirigea l'Église orthodoxe russe de 1990 à 2008, offrit ce que le New York Times qualifia d'« excuses publiques frappantes » dans un entretien de juin 1991 avec les Izvestia, le journal officiel de la Russie. Après que le journal eut rappelé son identification dans des documents étatiques confidentiels comme l'un des « hauts hiérarques les plus complaisants », Alexis reconnut que « des compromis avaient été faits avec le gouvernement soviétique par les évêques du Patriarcat de Moscou, lui-même y compris ». En 1988, le président du KGB Viktor Tchebrikov avait personnellement remis une citation honorifique à l'agent « Drozdov » pour « services méritoires », signifiant, comme le nota la journaliste Evguénia Albats, des services allant « bien au-delà de l'acte de "pacifier des moines" ». Chrysostome confessa pleinement. Alexis II reconnut des « compromis ». Quand vint le tour du Patriarche Cyrille (alors Métropolite Cyrille) de confesser, il déclara au contraire que les rencontres étaient « moralement indifférentes ». Un responsable soviétique confirme Le KGB contrôlait l'Église par deux canaux. Le Conseil des affaires religieuses (CAR) était un organe du gouvernement soviétique qui vérifiait toutes les nominations de clercs de l'extérieur; le DREE était le propre département de l'Église, infiltré de l'intérieur par des agents du KGB intégrés au personnel. Tous deux répondaient au KGB, mais depuis des directions opposées. Constantin Khartchev, ancien président du CAR, confirma le caractère systématique du contrôle du KGB: Ни один кандидат на должность епископа или какую-либо другую высокопоставленную должность, тем более член Священного Синода, не проходил без утверждения ЦК КПСС и КГБ. Aucun candidat à la fonction d'évêque ou à toute autre fonction de haut rang, et encore moins un membre du Saint-Synode, ne passait sans la confirmation du Comité central du PCUS et du KGB. — Constantin Khartchev Le propre porte-parole du Patriarcat de Moscou confirma le même schéma depuis l'intérieur de l'institution: Sur les agents du KGB en soutane: c'est absolument tous ceux qui ont servi durant la période soviétique, car les prêtres étaient tenus d'obtenir un certificat et une autorisation des agents du Conseil des affaires religieuses [le CAR], et ces personnes étaient soit des agents des services de renseignement (KGB), soit des personnes qui leur étaient subordonnées. — Archiprêtre Vsevolod Tchapline C'est le propre porte-parole officiel du Patriarcat de Moscou qui reconnaît qu'« absolument tous » ceux qui servaient comme clercs durant la période soviétique étaient liés à l'appareil du KGB. Il ne s'agissait pas d'un observateur occidental extérieur. Des universitaires occidentaux l'ont indépendamment confirmé. Les Garrard, écrivant pour les Presses universitaires de Princeton, documentent: Toutes les nominations ecclésiastiques de haut rang à l'ère soviétique furent effectuées par le KGB et passèrent par le Conseil des affaires religieuses du gouvernement (la face publique du 4e Département de la 5e Direction du KGB), et de nombreuses nominations subalternes également... Presque tous les hauts dirigeants de toutes les confessions religieuses officiellement reconnues, y compris les catholiques, les baptistes, les adventistes, les musulmans et les bouddhistes, étaient des agents recrutés du KGB. — John et Carol Garrard Les Garrard documentent également que le Patriarche Alexis II (Ridiger) fut « recruté par le KGB estonien le 28 février 1958, quelques jours seulement après son 29e anniversaire » et que « exactement trente ans après son recrutement comme agent, Alexis reçut une distinction (gramota) du KGB en reconnaissance de ses longs services rendus ». Son nom de code était « Drojd » (la « Grive »). C'est le même Patriarche qui éleva Cyrille au rang de Métropolite et sous lequel Cyrille dirigea le DREE pendant deux décennies. Le service d'Alexis envers le KGB ne se résumait pas à une conformité passive. En 1965, en tant qu'Archevêque de Tallinn, il exigea que l'Archevêque Hermogène de Kalouga, qui était à l'époque l'évêque le plus courageux du Patriarcat de Moscou, soit mis à la retraite forcée pour avoir signé une protestation contre la complicité du Synode dans la campagne de fermetures d'églises menée par le gouvernement soviétique. C'est un schéma récurrent dans ce livre. Quiconque dit la vérité est immédiatement puni. Ainsi, le futur Patriarche Alexis ne se contenta pas de tolérer la persécution; il l'imposa contre le seul évêque qui osa dire la vérité. En 1990, lorsque vint le moment d'élire un nouveau Patriarche, le président du KGB Vladimir Krioutchkov envoya un télégramme spécial crypté à toutes les directions du KGB leur ordonnant de faciliter l'élection d'Alexis (Ridiger), le Métropolite de Leningrad, au trône patriarcal. L'élection patriarcale elle-même fut dirigée par le chef du KGB. La question posée par le Père Victor Potapov est sans réponse: « Les agents du KGB au sein de l'Église, qui étaient rassemblés pour le Concile, auraient-ils osé désobéir à leur patron Krioutchkov? » Les Garrard nomment également le Métropolite Pitirime, rédacteur en chef du Journal du Patriarcat de Moscou, comme « l'un de ces "agents en soutane" que le KGB avait insérés dans la hiérarchie ». Le journal officiel du Patriarcat de Moscou était dirigé par un agent du KGB. Ce n'était pas une infiltration des marges; c'était le contrôle du centre. L'imbrication entre le Conseil des affaires religieuses et le KGB n'était pas informelle. Selon le Prof. John Dunlop, « le vice-président du Conseil des affaires religieuses, Fourov, détenait le grade de général du KGB ». Le même Fourov dont le rapport interne de 1975 documentait le contrôle étatique complet sur l'Église était lui-même un général du KGB. L'organisme supervisant l'Église était composé de membres de l'agence persécutant les croyants. L'agent « Aramis » confesse Un agent du KGB portant le nom de code « Aramis », qui travaillait comme traducteur au Département des relations ecclésiales extérieures, confessa publiquement dans le journal russe Argumenty i Fakty (n° 8, 1992): « Presque tous les employés du Département des relations ecclésiales extérieures du Patriarcat de Moscou avaient travaillé pour le KGB. » Pourquoi tout cela importe-t-il? Parce que le département que chaque témoin de l'intérieur décrivit comme une opération du KGB, le département où les agents étaient recrutés dès le séminaire, où un colonel du KGB siégeait sur place assignant des missions de renseignement, où les propres discours du Patriarche étaient rédigés par un officier du KGB pendant quatre décennies: de 1989 à 2009, ce même département fut dirigé par l'actuel Patriarche Cyrille. Et aujourd'hui, il lui rend directement compte. La Commission parlementaire russe de 1992 En septembre 1991, le Soviet suprême de Russie forma une commission pour enquêter sur la tentative de coup d'État d'août, avec le Père Gleb Yakounine, un prêtre dissident qui avait passé cinq ans dans un camp de travail pour avoir documenté la persécution, comme enquêteur principal. Beaucoup tentent de rejeter ces preuves comme une enquête étrangère ou des allégations d'émigrés. Il s'agissait du propre parlement de la Fédération de Russie, utilisant son autorité constitutionnelle, examinant les archives de ses propres services de renseignement. La commission obtint un accès sans précédent aux archives du KGB, en particulier celles du 4e Département de la 5e Direction de la sécurité d'État (le « département ecclésiastique »). En mars 1992, la commission se rendit à Washington et tint une conférence de presse au Capitole, où elle publia officiellement des documents secrets du KGB devant la presse internationale. Les enquêteurs lurent les noms de code de 30 des principaux collaborateurs du KGB parmi les évêques de l'Église orthodoxe russe, parmi lesquels figuraient presque tous les membres du Saint-Synode patriarcal. La commission établit que dans les échelons supérieurs de l'Église, neuf ecclésiastiques sur dix travaillaient pour le KGB. Yakounine déclara: « Seules les églises clandestines non enregistrées les plus souterraines n'étaient pas infiltrées. » Durant la tentative de coup d'État d'août 1991 (un effort de trois jours par des responsables soviétiques intransigeants pour renverser le président Gorbatchev et annuler les réformes démocratiques), les loyautés de la hiérarchie furent mises à nu: aucun des évêques éminents participant à une conférence à Moscou le 19 août ne condamna la tentative de coup d'État. Pas un seul. Pas un seul d'entre eux ne vint à la Maison Blanche bénir les défenseurs du gouvernement légitime qui risquaient la mort en protégeant la démocratie russe contre le putsch. Le rapport final de la commission, rédigé et signé par le président Lev Ponomariov, documenta toute l'étendue du système. Rien qu'en 1982, « des tribunaux pénaux avaient condamné 229 ecclésiastiques et sectaires à des peines et en avaient envoyé dix-huit autres en exil », tandis que les dossiers du KGB nommaient « plus de 2 500 individus considérés comme des "éléments hostiles" ». Le rapport décrivit comment le KGB veillait à ce que « les membres du clergé les plus enclins au compromis, à la servilité ou à l'indifférence envers le sort de l'Église fussent assignés à des postes de direction », où « ils devinrent les exécutants obéissants de la volonté et des désirs de cette "police secrète" ». Ponomariov avertit du danger posé par « la transformation des organisations religieuses en centres d'agents du KGB ». La commission documenta également que durant la tentative de coup d'État d'août 1991, le Métropolite Pitirime (nom de code « Abbé »), l'un des trois évêques les plus éminents de l'Église et éditeur du Journal du Patriarcat de Moscou, rendit une visite personnelle à l'un des meneurs du putsch, Boris Pougo, dans ce que la commission décrivit comme un acte qui « proclamait en fait le criminel d'État Pougo comme le [futur] Président de la Russie ». La commission rapporta: Агенты КГБ совершали зарубежные поездки, организованные ОВЦС, выполняя задания. Характер этих заданий свидетельствует о его превращении в подпольный центр агентов КГБ среди верующих. Les agents du KGB effectuaient des voyages à l'étranger organisés par le DREE, exécutant des missions. La nature de ces missions témoigne de sa transformation en un centre clandestin d'agents du KGB parmi les fidèles. — Commission parlementaire russe de 1992 Le DREE est inextricablement lié au KGB, et le DREE fut présidé tant par le Métropolite Nikodim que par le Patriarche Cyrille. On peut se demander: comment l'Église orthodoxe russe répondit-elle à ces révélations émanant d'enquêteurs russes examinant des archives russes? Au Concile des évêques au monastère Saint-Daniel fin mars 1992, le Patriarche Alexis II alla jusqu'à qualifier les preuves de « calomnie » et déclara que « les nombreux problèmes de la vie ecclésiale ont été dans une large mesure artificiellement créés de l'extérieur ». L'Église orthodoxe russe répondit comme à l'accoutumée, en affirmant que les accusations étaient une machination « occidentale ». L'Église orthodoxe russe « n'a pas fait un seul geste » pour écarter les infiltrés du KGB ou répondre aux allégations, selon Yakounine, en contraste frappant avec les organisations baptistes qui purgèrent activement de tels agents. À la place, l'Église orthodoxe russe, de manière prévisible, défroqua Gleb Yakounine en 1993 pour avoir dénoncé la vérité. Ce schéma consistant à répondre aux preuves documentées par des représailles contre le messager, plutôt que par la réfutation du message, se poursuit jusqu'à ce jour. Le témoignage des initiés et les conclusions du propre parlement de la Russie établissent le schéma. Les archives étrangères le confirment-elles? Corroboration internationale Des dossiers déclassifiés de la police fédérale suisse (rendus publics en 2023) identifient le nom de code KGB « Mikhaïlov » comme appartenant au Patriarche Cyrille et décrivent sa mission à Genève pour influencer le Conseil œcuménique des Églises (COE). Le COE est la plus grande organisation œcuménique au monde, rassemblant plus de 350 Églises représentant environ 580 millions de chrétiens. Il sert de forum mondial où les Églises s'expriment collectivement sur les questions de foi, de justice et de paix. Il est donc parfaitement logique que si vos agents contrôlent l'ordre du jour du COE, vous contrôlez ce que les Églises du monde disent de votre pays, et c'est pourquoi le KGB investit des décennies d'efforts pour l'infiltrer. Le KGB évalua lui-même le résultat: l'entrée de l'Église orthodoxe russe au Conseil œcuménique des Églises « fut considérée par le KGB et le Conseil des affaires religieuses comme un coup diplomatique, car ils utiliseraient leur influence au COE pour soutenir les objectifs de politique étrangère soviétique ». (Pour la défense théologique du COE par Cyrille et la condamnation des saints, voir Chapitre 7: Le Conseil œcuménique des Églises: « Le berceau d'une Église unie ».) Les Archives Mitrokhine Vassili Mitrokhine était un archiviste au sein de la division du renseignement extérieur du KGB, écœuré par le régime qu'il servait. Sur une période de dix ans, alors qu'il supervisait le transfert physique des archives classifiées du siège du KGB à la Loubianka vers une installation en dehors de Moscou, il réalisa plus de 25 000 copies manuscrites de documents secrets et les cacha sous le plancher de sa maison. Après l'effondrement soviétique, il proposa ces archives à la CIA, qui les rejeta comme de possibles faux. Les services de renseignement britanniques les acceptèrent, vérifièrent leur authenticité et expatrièrent Mitrokhine et sa famille au Royaume-Uni. L'historien de Cambridge Christopher Andrew fut autorisé à publier le matériel. Les archives ont été indépendamment corroborées par quatre archives nationales (russes, suisses, tchèques et estoniennes). Aucun gouvernement ni chercheur sérieux n'a contesté leur authenticité. La raison pour laquelle cela est pertinent: les Archives Mitrokhine consignent la manière dont le KGB utilisa systématiquement les délégués de l'Église orthodoxe russe au sein du COE pour réprimer les critiques de la persécution religieuse soviétique. Que révèlent d'autre les documents Mitrokhine sur le COE? Comme le résumait un rapport de 1969: « Les agents ALTAR, SVIATOSLAV, ADAMANT, MAGISTR, ROCHTCHINE et ZEMNOGORSKI... ont participé aux travaux du comité central du COE... Les agents ont réussi à prévenir les activités hostiles. » Le chef de la délégation, le Métropolite Nikodim (agent SVIATOSLAV), est également distingué comme « le plus important des agents » lors de la réunion de Canterbury. En 1983, le KGB dépêcha 47 agents pour assister à l'Assemblée générale du COE à Vancouver. Les résultats parlent d'eux-mêmes: l'Assemblée condamna le capitalisme occidental comme « la principale source d'injustice dans le monde, responsable des maux du sexisme, du racisme, de la captivité culturelle, du colonialisme et du néocolonialisme ». Toutefois, sur l'invasion soviétique de l'Afghanistan, l'Assemblée n'appela au retrait que « dans le contexte d'un règlement politique global entre l'Afghanistan et l'URSS », oubliant commodément que le régime de Kaboul avait été installé par les envahisseurs soviétiques, et exigea « la fin de l'approvisionnement en armes des groupes d'opposition depuis l'extérieur », c'est-à-dire le refus d'armer ceux qui résistaient à l'invasion. Sur la persécution religieuse soviétique, l'Assemblée ne dit absolument rien. Lors de la réunion du COE en juillet 1989 à Moscou, le KGB rapporta que « grâce aux mesures menées, huit déclarations publiques et trois lettres officielles furent adoptées conformément à la ligne politique des pays socialistes... Grâce à nos agents, un effet positif fut exercé sur les étrangers ». En 1989, le KGB pouvait se vanter: « Désormais, l'ordre du jour du COE est aussi le nôtre. » Le Patriarche Cyrille continue d'exploiter ces mêmes tactiques. Comme le documente l'historienne Victoria Smolkin, Staline « voyait l'Église orthodoxe comme un instrument de politique étrangère sur la scène mondiale, un contrepoids à l'influence du Vatican en Europe et un outil diplomatique dans la Guerre froide naissante ». L'utilisation par le KGB d'agents ecclésiastiques s'étendit au-delà du COE jusqu'à des opérations directes contre le Vatican. Le propos ici n'est pas de défendre l'ecclésiologie de Rome, que ce livre combat (voir la Partie I); il est de montrer que des agents du KGB portant les ornements du Patriarcat furent déployés contre n'importe quelle cible assignée par Moscou, et que l'ampleur de ce déploiement était totale. Des délégués de l'Église orthodoxe russe, y compris des agents infiltrés du KGB, avaient déjà assisté au Concile Vatican II (1962-65) en tant qu'observateurs. Les transcriptions de Mitrokhine en nomment au moins un par son nom de code: « "Vladimir" faisait partie d'une délégation de l'Église orthodoxe russe qui participa au Concile Vatican II. » Le journaliste John Koehler identifie deux des délégués par leur nom: les Métropolites Borovoï et Kotlyrov, tous deux agents du KGB, dont la présence fut autorisée par Khrouchtchev à la condition qu'« aucune attaque contre le communisme ne fût lancée lors du conclave ». Le prix de la présence de l'ÉOR au concile qui remodela les relations catholiques-orthodoxes fut le silence sur la persécution soviétique. En 1969, le président du KGB Iouri Andropov approuva un document stratégique visant à combattre l'influence de l'Église catholique. Ses objectifs incluaient l'acquisition d'influence sur des membres de la Curie romaine, l'infiltration d'institutions catholiques par des agents du KGB, le discrédit de responsables catholiques, et la contrainte du Vatican à suspendre son soutien aux activités catholiques en URSS. La directive d'Andropov n'était pas une vague aspiration politique; elle précisait que des agents du KGB fourniraient de la désinformation directement au Pape. L'agent « Adamant » utilisa ses contacts avec des « membres éminents de la Curie romaine » pour transmettre des affirmations fabriquées, tandis que l'agent « Daktaras » se rendit à Rome avec un groupe d'évêques et « eut un entretien personnel avec le pape ». Vingt ans plus tard, les résultats opérationnels furent documentés. Un rapport de 1989 du chef du 4e Département du KGB (la division religieuse) déclare: Наиболее важными были поездки агентов «Антонов», «Островский» и «Адамант» в Италию для переговоров с Папой по вопросам будущих отношений между Ватиканом и Русской Православной Церковью, в частности проблем униатов. Les voyages les plus importants furent ceux des agents « Antonov », « Ostrovski » et « Adamant » en Italie pour des négociations avec le Pape sur les questions des relations futures entre le Vatican et l'Église orthodoxe russe, en particulier les problèmes des Uniates. — Col. V. Timochevski Ces trois noms de code ont été identifiés comme ceux de métropolites de haut rang de l'Église orthodoxe russe. Les agents envoyés négocier avec le Pape n'étaient pas des figures marginales; ils étaient, selon la propre documentation du KGB, des agents opérationnels exécutant des missions assignées. Le KGB ne s'arrêta pas aux négociations. Selon les transcriptions de Mitrokhine, le KGB plaça ces mêmes agents de l'ÉOR au sein d'institutions vaticanes: « Drozdov » (le futur Patriarche Alexis II), « Sviatoslav » (le Métropolite Nikodim), « Adamant » (le Métropolite Juvénal) et « Nesterov » furent chargés d'infiltrer la Congrégation pour les Églises orientales, le Secrétariat pour l'Unité des chrétiens et le Secrétariat pour la justice et la paix: précisément les organes vaticans responsables des relations avec l'Église orthodoxe. Ceci est directement pertinent pour la Partie I de ce livre (Chapitre 1: La reconnaissance du Pape, Chapitre 2: La Déclaration de La Havane): la relation du Patriarcat de Moscou avec le Vatican ne fut pas construite par des ecclésiastiques agissant de bonne foi. Elle fut bâtie, dans ses années fondatrices, par des agents de renseignement exécutant des missions du KGB. Un télégramme de 1980 du siège du KGB à son chef des opérations en Pologne explicitait cette stratégie: le KGB prévoyait d'utiliser « des contacts au sein de l'Église orthodoxe russe, ainsi que des Églises grecque et arméno-grégorienne, pour le travail de renseignement » contre le Vatican, et d'empêcher « toute communication entre ces contacts et le Vatican qui ne soit pas approuvée par le KGB ». La relation institutionnelle qui produisit la Déclaration de La Havane de 2016 fut semée par des opérations du KGB documentées dans les propres dossiers du KGB. La destruction des Uniates L'utilisation de l'Église orthodoxe russe contre le Vatican par le KGB eut son expression la plus violente dans la suppression de l'Église grecque-catholique ukrainienne (uniate). L'Unia était une institution hérétique, née de la trahison épiscopale lors de l'Union de Brest (1595), et l'Église orthodoxe s'y oppose à juste titre. Mais la voie canonique pour ramener les hérétiques à la vérité passe par la prédication, le repentir et la conversion, non par la police secrète. En 1946, le gouvernement soviétique organisa le « Synode de Lviv »: les douze évêques grecs-catholiques ukrainiens furent arrêtés, et le clergé restant fut contraint sous la menace des armes d'« accepter » l'absorption dans l'Église orthodoxe russe. La hiérarchie de l'ÉOR fut, selon les termes de l'historien Sean Brennan, « un complice consentant » de ce qu'il qualifie de « chapitre honteux ». Seuls deux des douze évêques survécurent à leurs peines de prison. Des milliers de fidèles de rite oriental périrent en Sibérie et au Kazakhstan. L'Archevêque Slipyj, chef de l'Église grecque-catholique ukrainienne, passa dix-huit ans dans des camps de travail pour avoir refusé de reconnaître la légitimité du Synode. À sa libération, il décrivit ce à quoi les prêtres étaient confrontés: Nos prêtres avaient le choix entre rejoindre « l'Église du Régime » et ainsi renoncer à l'unité catholique, ou endurer au moins dix ans du sort rigoureux de la déportation et toutes les peines qui y sont associées. L'écrasante majorité des prêtres choisirent la voie des prisons et des camps de concentration de l'Union soviétique. — Archevêque Josyf Slipyj « L'Église du Régime »: la propre expression de Slipyj pour désigner l'Église orthodoxe russe sous le contrôle du KGB. Les Uniates étaient des hérétiques, et Slipyj n'était pas un saint orthodoxe. Mais son expression nomme ce que l'ÉOR était devenue: non pas une Église qui convertit les hérétiques par l'Évangile, mais un instrument du régime qui les absorbe par la force. La distinction importe: les Uniates ne furent pas absorbés parce qu'ils étaient des hérétiques devant être ramenés à la vérité, mais parce qu'ils constituaient des communautés que l'État soviétique considérait comme une menace. Le mobile était politique, non ecclésial. Andrew et Mitrokhine le confirment directement: Craignant à la fin de la Seconde Guerre mondiale que l'Église uniate ne servît de foyer au nationalisme ukrainien, Staline entreprit de la terroriser pour la soumettre à Moscou. — Christopher Andrew et Vassili Mitrokhine L'ÉOR fut choisie comme instrument de cette suppression précisément parce que sa structure la rendait contrôlable. Ivan Polianski, colonel du KGB et président du CACR (le Conseil des affaires des cultes religieux), en expliqua la raison dans un rapport de 1947 au Département de la propagande et de l'agitation du parti: L'écrasante majorité des citoyens portés à la religion professent l'Orthodoxie et se trouvent donc sous une certaine influence de l'Église orthodoxe russe, qui, en vertu de sa doctrine historiquement constituée, n'a jamais prétendu et ne prétend pas jouer le rôle d'acteur politique de premier plan, mais a toujours suivi dans le sillage de la politique d'État. La structure organisationnelle hiérarchique de l'Église orthodoxe est plus parfaite que celle de tout autre culte, ce qui nous permet de contrôler et de réguler sa vie intérieure avec plus de souplesse et d'efficacité. — Ivan Polianski « Plus parfaite que la structure de tout autre culte »: aux yeux de l'État soviétique, la valeur du Patriarcat de Moscou ne résidait pas dans son Orthodoxie mais dans son obéissance. Et les conséquences de cette obéissance ont survécu à l'Union soviétique elle-même: en supprimant les Uniates par la violence d'État plutôt que par la prédication canonique, l'ÉOR remit à ses ennemis une arme qu'ils continuent d'utiliser. Les prêtres uniates qui choisirent la prison et la déportation plutôt que la soumission sont aujourd'hui élevés au rang de martyrs de la conscience par les communautés hérétiques mêmes que l'Église combat. La soumission du Patriarcat de Moscou à l'État soviétique produisit davantage d'armes pour les ennemis du Christ en échange de moins d'ennemis de l'État soviétique. Pendant les quatre décennies suivantes, le KGB mena des opérations systématiques pour infiltrer et détruire les communautés uniates clandestines qui continuaient à pratiquer en secret. Les transcriptions de Mitrokhine documentent comment le KGB recruta des agents parmi le clergé uniate par des menaces, le chantage et l'exploitation de membres de leur famille; compromit et isola les dirigeants uniates Velytchkovski et Sterniuk; et en 1981, le Politburo en Ukraine dirigea des campagnes de propagande intitulées « L'Église uniate: un ennemi de la paix et du progrès ». Même le titre de cette campagne révèle le schéma: les Uniates furent ciblés comme ennemis de la paix et du progrès, non comme ennemis de la foi orthodoxe. L'État soviétique s'opposa aux Uniates lorsqu'ils menaçaient les intérêts de l'État, non lorsqu'ils menaçaient l'Église. Le département coordonnant ces opérations contre les Uniates était le même DREE que Nikodim dirigeait et que Cyrille hérita. En 2016, le Patriarche Cyrille signa la Déclaration de La Havane accordant aux Uniates « le droit d'exister » (voir Chapitre 2: La Déclaration de La Havane, Section 5). L'institution qui contribua à les détruire les légitime désormais, par le biais du même département, dans une déclaration secrète avec le Pape. Des documents déclassifiés des archives du Service de sécurité ukrainien (SBU) révèlent que le Concile local de 1945 qui élut le Patriarche Alexis Ier fut influencé par les services de renseignement soviétiques. Une directive du 28 septembre 1944 signée par des responsables du NKVD (l'agence ayant précédé le KGB) ordonnait que les agents du NKGB constituent une majorité parmi les délégués au concile. Les recherches archivistiques de l'historien Roman Skakoune dans les dossiers déclassifiés du KGB documentent que la saturation en agents parmi les évêques en Ukraine atteignit 90 à 100 % durant la période 1944-1964. Cela révèle une pratique absolument systématique de recrutement des candidats épiscopaux avant la consécration, distinguant la pénétration institutionnelle de la simple accommodation de survie sous la persécution. Les archives de la Sécurité d'État bulgare (DS) ajoutent un sixième pays au dossier. Des rapports de la DS de 1982 et 1984, déclassifiés par la Commission bulgare de divulgation des documents, nomment « l'Archevêque Cyrille de Vyborg, recteur de l'Académie spirituelle de Leningrad » par son nom réel et son titre dans les opérations du COE, y compris son rôle pour assurer l'élection d'Emilio Castro au poste de Secrétaire général du COE. Les services de renseignement bulgares n'avaient aucune raison d'utiliser un nom de code KGB russe dans leur propre documentation interne; leur identification est entièrement indépendante de la question du nom de code. Ces sources ukrainiennes et bulgares doivent être évaluées dans leurs contextes politiques respectifs, mais elles corroborent un schéma identique établi indépendamment par les archives russes, britanniques, suisses et tchèques. La convergence couvre désormais six pays aux intérêts politiques différents, aux systèmes archivistiques différents et aux raisons différentes d'enquêter: la Russie (Archives centrales du FSB), le Royaume-Uni (Archives Mitrokhine, Churchill Archives Centre), la Suisse (dossiers déclassifiés de la police fédérale), la République tchèque (Archives des services de sécurité), la Bulgarie (Commission de divulgation des documents) et l'Ukraine (archives du SBU). Ajoutons à cela une condamnation devant un tribunal fédéral américain avec un témoignage sous serment du KGB, un avertissement de sécurité du FBI distribué aux paroisses américaines, et le propre porte-parole du Patriarcat de Moscou confirmant « absolument tous ». Rejeter tout cela exigerait de croire que six nations souveraines aux intérêts politiques profondément divergents, auxquelles s'ajoutent le pouvoir judiciaire fédéral et le FBI américains, auraient toutes indépendamment fabriqué ou mal interprété les mêmes preuves concernant la même personne, ce qui relèverait de la dissonance cognitive et du déni. Toutes les preuves convergent vers la même conclusion: une pénétration institutionnelle systématique depuis l'élection patriarcale de 1945, en passant par le DREE sous Nikodim, jusqu'à la direction du Patriarche Cyrille aujourd'hui. Le dossier archivistique Les preuves vont plus loin que les articles de presse. Felix Corley, rédacteur en chef du Forum 18 News Service et auteur de Religion in the Soviet Union: An Archival Reader (1996), a compilé chaque référence connue à « Mikhaïlov » dans les documents du KGB accessibles au public. Les documents couvrent quatorze ans et proviennent des Archives centrales du FSB (le FSB est l'agence ayant succédé au KGB) à Moscou, des Archives Mitrokhine au Churchill Archives Centre à Cambridge et des Archives des services de sécurité tchèques à Prague. La plus ancienne mention connue date de février 1972, lorsque Cyrille avait vingt-cinq ans: Les agents « Sviatoslav » [le Métropolite Nikodim Rotov] et « Mikhaïlov » se rendirent en Nouvelle-Zélande et en Australie pour la réunion du Comité central du COE. — Rapport opérationnel du KGB (février 1972) C'est le plus ancien document connu liant le nom de code « Mikhaïlov » aux activités du COE. Dès janvier 1973, les propres rapports internes du KGB évaluèrent ses performances: Les agents des organes du KGB « Magistr » [l'Archevêque Antoni Melnikov] et « Mikhaïlov » furent envoyés en Thaïlande et en Inde pour participer aux travaux du COE. Les agents exercèrent une bonne influence sur les travaux du Conseil et fournirent des informations d'intérêt opérationnel sur la situation au COE ainsi que des informations sur le caractère personnel de certaines personnalités. — Rapport opérationnel du KGB (janvier 1973) Selon les propres termes du KGB, « Mikhaïlov » renseignait sur les personnes avec lesquelles il travaillait au COE. Le KGB considérait cela comme « une bonne influence ». Si cela est vrai, cela ferait du Patriarche Cyrille un traditore passible de déposition. Ceux qui voudraient rejeter les archives du KGB comme théorie du complot ou fabrication devraient considérer ce que le propre site internet de Cyrille nous apprend. Sa biographie officielle sur mospat.ru confirme qu'il fut nommé représentant du Patriarcat de Moscou au COE à Genève en octobre 1971 et qu'il assista aux événements du COE de manière continue à partir de cette date. Le rapport du KGB de janvier 1973 indique que « Mikhaïlov » fut envoyé en Thaïlande pour les travaux du COE. Les propres archives du COE montrent que sa grande conférence « Le salut aujourd'hui » s'ouvrit à Bangkok fin décembre 1972 et se poursuivit en janvier 1973. L'Archimandrite Cyrille, en tant que représentant du Patriarcat au COE, y aurait assisté. Le KGB dit que « Mikhaïlov » se trouvait en Thaïlande pour le COE en janvier 1973. La propre biographie de Cyrille dit qu'il était le représentant au COE. Le COE dit qu'il tint une grande conférence en Thaïlande en janvier 1973. Trois sources indépendantes, une seule conclusion. Ce n'est pas une théorie du complot. C'est une correspondance exacte entre les rapports opérationnels classifiés du KGB et le parcours public de Cyrille. Quelle défense reste-t-il? Les archives sont fabriquées? Alors pourquoi la propre biographie de Cyrille le place-t-elle aux mêmes événements? Le nom de code appartient à quelqu'un d'autre? Alors qui était cet autre « Mikhaïlov » servant de représentant du Patriarcat au COE à Genève en même temps que Cyrille? Il ne reste plus de place pour la coïncidence ni pour les affirmations vides et indifférentes de désinformation. Les propres transcriptions de Mitrokhine, publiées dans la traduction de Sean Brennan des archives, fournissent un détail supplémentaire. Dans un rapport sur le recrutement d'un recteur jésuite à l'Université grégorienne de Rome (nom de code « Sportsman »), le KGB nota que « Sportsman » correspondait avec deux agents: Il entretenait une correspondance avec un agent de la région de Dniepropetrovsk portant le nom de code « Loutch » et un agent du KGB de Leningrad portant le nom de code « Mikhaïlov ». « Loutch » est un prêtre et un enseignant à l'école d'Athéisme scientifique; « Mikhaïlov » est également un travailleur ecclésiastique. — Rapport du KGB Les propres dossiers du KGB identifient « Mikhaïlov » comme un « travailleur ecclésiastique » basé à Leningrad. Cyrille était un travailleur ecclésiastique basé à Leningrad. Le nom de code, la ville, la profession et la chronologie du COE convergent tous vers la même personne. Ce ne sont pas des allégations d'observateurs hostiles extérieurs. Ce sont les propres rapports opérationnels du KGB, classés dans leurs propres archives, décrivant ce que leur propre agent fit pour eux. Ces dossiers furent examinés par des chercheurs lorsque les archives furent brièvement ouvertes après le putsch manqué d'août 1991. Les archives sont scellées En janvier 1992, le chef du renseignement extérieur russe et le Patriarche Alexis II, tous deux nommés dans les dossiers du KGB, firent personnellement pression pour mettre fin à l'accès de la commission aux archives. Ils veillèrent à ce que les preuves soient scellées. Ce ne fut pas improvisé. Dès 1989, au plus fort de la glasnost (la politique d'ouverture politique de Gorbatchev), le président du KGB Vladimir Krioutchkov avait abordé la question de la protection des agents lors d'une réunion des secrétaires des organisations de parti au sein de l'appareil central du KGB: Il est important de manifester la plus grande sollicitude envers nos auxiliaires. Ils doivent être absolument certains qu'ils ne se trouveront pas dans une situation embarrassante par notre faute, et que la sollicitude envers eux, et envers leurs familles, est notre devoir. — Président du KGB Vladimir Krioutchkov « Nos auxiliaires. » « Leurs familles. » « Notre devoir. » C'est une directive politique du chef du KGB à ses propres cadres supérieurs, publiée dans le Sbornik KGB SSSR, le journal interne de l'agence, jamais destiné au public. Le KGB considérait la protection de ses agents ecclésiastiques comme une obligation institutionnelle. Quand les archives furent à nouveau scellées, c'était l'accomplissement d'un engagement permanent articulé par le président du KGB lui-même. À ce jour, le Patriarcat de Moscou n'a jamais nié l'existence de ces documents ni contesté leur contenu. Si ces documents avaient été fabriqués ou déformés, le Patriarcat de Moscou pourrait demander la réouverture des archives pour un examen indépendant. La transparence ne nuit jamais aux innocents et nos saints encourageaient de telles enquêtes. Au lieu de suivre l'exemple de nos saints, deux des hommes mis en cause firent cesser l'enquête, et aucun défenseur de Cyrille n'a jamais exigé la publication des archives. Les documents révèlent également une gestion active des agents. En 1983, « Mikhaïlov » fit l'objet de deux « réunions de contrôle », des sessions où les agents étaient interrogés par des officiers du KGB d'un niveau supérieur à celui de leur traitant habituel: Des réunions de contrôle furent tenues avec les agents: « Adamant » – [Nikolaï Nikolaïevitch] Romanov, Fitsev. « Mikhaïlov » (UKGB pour LR [Région de Leningrad]) – Komarov. — Rapport interne du KGB (1983) La réunion de contrôle de septembre 1983 fut conduite par le chef de la division des affaires ecclésiastiques du KGB. Aussi tard qu'en 1983, les documents listaient encore « Mikhaïlov » comme subordonné au KGB régional de Leningrad, pas encore transféré à la direction centrale. Le KGB le passait en revue périodiquement par l'intermédiaire d'officiers supérieurs, et non de son traitant habituel. C'était la gestion active d'un agent opérationnel. Les Archives des services de sécurité tchèques à Prague corroborent indépendamment ces dossiers. Un plan conjoint de novembre 1978 entre la 5e Direction du KGB et la StB tchécoslovaque (la police secrète tchécoslovaque) nommait « Mikhaïlov » parmi les agents chargés de « la pénétration par des agents du Vatican, du Conseil œcuménique des Églises et d'autres organisations ecclésiastiques réactionnaires ». Un plan conjoint d'octobre 1986 nommait « DROZDOV » [le futur Patriarche Alexis II] et « MIKHAÏLOV » ensemble comme agents devant contrôler la Conférence des Églises européennes. Les deux documents sont publiquement accessibles aux Archives des services de sécurité tchèques. Espionnage actif: la condamnation Trofimoff Ces agents ecclésiastiques du KGB n'étaient pas de simples informateurs passifs. L'affaire du Métropolite Irénée de Vienne (nom de code « Icare ») démontre que des hiérarques de l'ÉOR servaient de recruteurs actifs pour le renseignement. Irénée recruta son frère adoptif, le Colonel de l'armée américaine George Trofimoff, qui devint le plus haut gradé militaire américain jamais condamné pour espionnage. Au procès, le Général du KGB Oleg Kalougine témoigna sous serment qu'Irénée « avait fait du bon travail, en particulier dans le recrutement de Markiz ». Trofimoff fut condamné à la réclusion à perpétuité. Ce n'est pas du journalisme ni une allégation; c'est une condamnation pénale devant un tribunal fédéral des États-Unis, avec des preuves soumises au contre-interrogatoire et aux règles de la preuve. Le Département de la Justice des États-Unis déclara dans son acte d'accusation que le KGB comptait « plusieurs collaborateurs similaires parmi le clergé du Patriarcat de Moscou, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'URSS ». Le Métropolite Nikodim: le mentor Le Métropolite Nikodim fut personnellement le mentor du Patriarche Cyrille. En 1966, Nikodim nomma le jeune Vladimir Goundiaïev (futur Patriarche Cyrille) comme secrétaire personnel. En 1969, Nikodim l'ordonna diacre et prêtre. La propre biographie du Patriarcat de Moscou décrit Nikodim, qui dirigea le DREE de 1960 à 1972, comme le « maître et mentor » de Cyrille et note que Cyrille voyait la direction du DREE par Nikodim comme « un exemple ». Cyrille commença à travailler dans les relations ecclésiales extérieures en 1968 sous la direction personnelle de Nikodim et présida plus tard le même département, le DREE, de 1989 à 2009. Les problèmes de Nikodim allaient au-delà de la collaboration avec le KGB: des conservateurs orthodoxes l'accusèrent d'« hérésie possible » et le lièrent à « l'Église vivante schismatique », le mouvement soutenu par les Soviétiques qui concurrençait le Patriarche Tikhon. Le 5 septembre 1978, lors d'une audience avec le Pape Jean-Paul Ier, Nikodim fut victime d'une crise cardiaque et mourut, selon un récit « littéralement dans les bras du Pape »; les premières prières pour son repos furent célébrées par le clergé catholique romain. Tel était le mentor et l'évêque consécrateur de Cyrille: non seulement l'agent SVIATOSLAV, mais un homme soupçonné d'hérésie et de perpétuer l'esprit du schisme soutenu par les Soviétiques, dont le dernier acte fut une rencontre avec le Pape de Rome. Et pourtant, en 2009, le Patriarche Cyrille qualifia Nikodim de « confesseur » (исповедник), le titre hagiographique formel de celui qui souffre pour la foi orthodoxe: Его жизнь была жизнью исповедника, который отдал самое дорогое, что у него было — собственную жизнь, для того чтобы, может быть, наступила та эпоха, в которую нам с вами приходится трудиться. Sa vie fut la vie d'un confesseur qui donna la chose la plus précieuse qu'il possédait: sa propre vie, afin que peut-être advienne l'époque dans laquelle nous avons à œuvrer. — Patriarche Cyrille Les Archives Mitrokhine disent agent SVIATOSLAV. Cyrille dit « confesseur ». C'est le même mot que le Patriarche Cyrille emploie pour le Métropolite Serge (Chapitre 9: Glorifier le sergianisme et l'Église du KGB), l'homme que les saints qualifièrent de blasphémateur et de traître pire que Nestorius. Ainsi se dessine le schéma: le Patriarche Cyrille applique le titre des saints aux collaborateurs du KGB, aux sympathisants et autres communistes et marxistes apparentés tels que Fidel Castro (Chapitre 11: « Viva Cuba! » Cyrille, Cuba et Fidel Castro). Dans le même discours, il défendit la stratégie de Nikodim consistant à travailler à l'intérieur du système soviétique comme une résistance héroïque: Владыка был первым человеком, который изнутри системы стал эту совершенно неправильную схему отношений Церкви и государства разрушать. Le Métropolite fut le premier à commencer, de l'intérieur du système, à détruire ce schéma totalement erroné de relations entre l'Église et l'État. — Patriarche Cyrille Boris Talantov, qui mourut en prison pour avoir dit la vérité, qualifia Nikodim de celui qui « trahit l'Église non par crainte mais par conscience ». Cyrille le qualifie de confesseur qui travaillait de l'intérieur. Nikodim plaça Cyrille au COE Nikodim plaça personnellement Cyrille au Conseil œcuménique des Églises. Étudiant en 1968, Cyrille assista à l'Assemblée du COE à Uppsala. Après que Nikodim l'eut ordonné en 1969 et nommé secrétaire personnel (1970-1971), Cyrille s'installa à Genève en 1971 pour représenter l'Église orthodoxe russe au COE à l'âge de 24 ans. Il fut élu au Comité central et au Comité exécutif du COE en 1975, servant jusqu'en 1998. De 1976 à 1978, il servit comme Exarque patriarcal adjoint d'Europe occidentale sous le Métropolite Nikodim. Cela signifie que Cyrille fut le protégé de Nikodim au COE durant la période exacte (1971-1978) où les Archives Mitrokhine allèguent que des agents du KGB utilisèrent le COE pour réprimer les critiques de la persécution soviétique. Cyrille passa 27 ans (1971-1998) dans cette institution. Nairobi 1975: la première trahison publique de Cyrille Avant d'examiner ce que 27 années au COE produisirent, considérons ce que Cyrille fit dans son premier rôle majeur au COE. Lors de la 5e Assemblée du Conseil œcuménique des Églises à Nairobi (novembre-décembre 1975), deux chrétiens orthodoxes russes soumirent une lettre à l'Assemblée documentant la persécution religieuse en Union soviétique. Ils en appelaient à la solidarité avec les croyants souffrant de « mauvais traitements » dans des « cliniques psychiatriques et maisons de repos ». Les auteurs étaient le Père Gleb Yakounine et Lev Regelson. Regelson était un physicien et mathématicien de l'Université de Moscou, converti à l'Orthodoxie depuis une famille communiste. Il devint un historien ecclésiastique respecté dont les travaux seraient plus tard cités par Orthodox Life de Jordanville. Ce n'étaient pas des agitateurs politiques. C'étaient de sérieux croyants orthodoxes documentant ce que l'État soviétique faisait à l'Église. La réponse de la délégation russe, à laquelle le jeune Archimandrite Cyrille participa, fut décrite par les observateurs comme une « défense vigoureuse du concept de liberté humaine de leur propre gouvernement et de leur Église, et leur rejet total » de la lettre des dissidents. Un chercheur qualifia cela d'« avertissement à tous les participants de Nairobi ». Cyrille ne se contenta pas de participer. Selon de multiples sources, il « nia publiquement l'existence de persécutions religieuses en URSS ». Il condamna la lettre de Yakounine dénonçant la persécution. Il défendit le gouvernement soviétique contre le témoignage de croyants qui souffraient. Un délégué occidental nomma la dynamique à l'œuvre: J'ai observé qu'il existe une règle non écrite selon laquelle l'URSS ne doit jamais être critiquée en public. Néanmoins, il est bien connu que l'URSS est à l'avant-garde des violations des droits de l'homme. Je pense que cette tradition devrait cesser. — Révérend Richard Holloway Le Patriarche Cyrille disait-il la vérité lorsqu'il nia l'existence de persécutions religieuses en URSS? Non. Il mentait. Et nous en avons la preuve par les documents soviétiques eux-mêmes. Le Rapport Fourov, rédigé cette même année (1975) par le vice-président du Conseil soviétique des affaires religieuses et transmis plus tard clandestinement en Occident, documentait: Le Saint-Synode était « sous le contrôle » du Conseil des affaires religieuses, dont la composition, l'ordre du jour et les décisions étaient coordonnés à l'avance avec l'organe étatique soviétique contrôlant la religion Les évêques étaient classés selon leur loyauté politique envers l'État soviétique Dans une conférence publique de la même période, Fourov reconnut que les églises orthodoxes avaient diminué de 77 676 avant la Révolution de 1917 à 7 500 en 1976, avec seulement 5 900 prêtres pour ces églises La persécution était réelle. Les églises orthodoxes avaient été réduites à moins d'un dixième de leur nombre d'avant la Révolution. Cela se passait en temps réel tandis que Cyrille se tenait à Nairobi, affirmant au monde qu'il n'y avait pas de « violations des droits des croyants ». Qu'arriva-t-il au Père Gleb Yakounine, l'homme qui osa documenter la persécution que Cyrille niait? En 1976, Yakounine fonda le Comité chrétien pour la défense des droits des croyants. Il rassembla plus de 400 documents prouvant la persécution que Cyrille niait. En 1979, il fut arrêté. En 1980, il fut condamné à cinq ans dans un camp de travail à régime sévère suivis de cinq ans d'exil. Il endura la prison de Lefortovo et le tristement célèbre camp de Perm-37, puis l'exil en Iakoutie, à 4 800 kilomètres de Moscou. Yakounine souffrit pour avoir dit la vérité. Cyrille fit avancer sa carrière en mentant. Cyrille lui-même admit plus tard ce qu'il avait nié en 1975. Dans un message au Conseil œcuménique des Églises, il reconnut ce qu'il avait précédemment nié: Мы с благодарностью вспоминаем ту солидарность, которую проявили вместе с нами братья и сестры в стремлении преодолеть ограничения религиозной свободы, ставшие следствием государственной политики, сформированной идеологией воинствующего атеизма. Nous nous souvenons avec gratitude de la solidarité que nos frères et sœurs manifestèrent avec nous dans le désir de surmonter les restrictions de la liberté religieuse résultant de la politique étatique formée par l'idéologie de l'athéisme militant. — Patriarche Cyrille Il admet aujourd'hui ce qu'il niait alors. Il y avait des « restrictions de la liberté religieuse ». Il y avait une « politique étatique » d'« athéisme militant ». En 1975, il qualifiait cela de mensonge. Des décennies plus tard, il est reconnaissant de la solidarité à ce sujet. C'est un homme qui dit ce que le moment exige: le déni quand cela sert l'État, la gratitude quand cela sert sa réputation. C'est le sergianisme en action: mentir pour l'État soviétique pendant que les croyants souffraient. L'homme qui condamna la lettre de Yakounine en 1975 dirigerait plus tard l'institution qui défroqua Yakounine en 1993 pour avoir dénoncé l'infiltration du KGB. Le schéma est constant à travers les décennies: représailles contre les témoins de la vérité, protection du mensonge. Le mensonge de Cyrille à Nairobi ne fut pas un acte isolé. Ce fut l'application d'un schéma établi des décennies plus tôt, connu sous le nom de sergianisme. Le Concile des évêques de l'EORHF d'octobre 1991, signé par le Métropolite Vital et 16 évêques, le définit avec précision: Le « sergianisme » est, en bref, la politique consistant à s'insinuer dans les bonnes grâces du régime athée, une politique qui a conduit les sergianistes au point de célébrer des offices de commémoration pour ceux qui ont persécuté l'Église et la foi, et de proférer des faussetés telles que leurs déclarations affirmant que personne n'a jamais été persécuté pour sa foi en Union soviétique. — Épître du Concile des évêques de l'Église orthodoxe russe hors de Russie (octobre 1991) C'est exactement ce que Cyrille fit à Nairobi en 1975. Le propre Concile des évêques de l'EORHF, seize ans après Nairobi, définit le sergianisme dans des termes qui décrivent précisément les actes de Cyrille. Que produisirent 27 années de loyauté institutionnelle? En février 1991, le Métropolite Cyrille défendit publiquement le COE à l'Assemblée de Canberra, le qualifiant de « notre maison commune » et de « berceau d'une Église unie » et s'engageant à « contribuer au développement du mouvement œcuménique ». Sa défense du COE contre les saints qui le condamnèrent est examinée en détail dans Chapitre 7: Le Conseil œcuménique des Églises: « Le berceau d'une Église unie ». En 2009, Cyrille confirma jusqu'où s'étendait l'influence de Nikodim: Я могу назвать конкретные имена людей, которые, наверное, не стали бы никогда архиереями, если бы не владыка Никодим. В первую очередь, это покойный Святейший Патриарх Алексий... Ко времени перестройки, ко времени перемены церковно-государственных отношений те люди, которые стали архиереями благодаря владыке, приняли на себя весь груз управления Церковью. Практически весь Синод состоял из них, кого владыка Никодим тем или иным способом привел к архиерейскому служению. Je peux nommer des personnes précises qui ne seraient probablement jamais devenues évêques sans le Métropolite Nikodim. En premier lieu, le défunt Très Saint Patriarche Alexis... Au temps de la perestroïka [les réformes politiques et économiques de Gorbatchev], au temps du changement des relations Église-État, les personnes devenues évêques grâce au Métropolite prirent sur elles tout le fardeau du gouvernement de l'Église. Pratiquement tout le Synode était composé de ceux que le Métropolite Nikodim avait, d'une manière ou d'une autre, amenés au ministère épiscopal. — Patriarche Cyrille Cyrille dit « Pratiquement tout le Synode » fut élevé par le Métropolite Nikodim avec fierté. Nikodim, le même homme que les Archives Mitrokhine identifient comme agent du KGB SVIATOSLAV, choisit personnellement la direction de l'Église orthodoxe russe. Cyrille est parmi eux, et il célèbre cela comme un héritage à honorer. Quatre ans plus tard, le Métropolite Hilarion (Alfaïev), successeur de Cyrille à la tête du DREE, confirma indépendamment cette filiation. S'exprimant à l'Institut d'histoire générale en décembre 2013, il ne nomma que deux présidents du DREE comme historiquement exceptionnels: Les plus éminents d'entre eux sont à juste titre considérés comme étant le Métropolite Nikodim (Rotov) de Leningrad et Novgorod, et l'actuel Primat de l'Église orthodoxe russe, Sa Sainteté le Patriarche Cyrille. — Métropolite Hilarion (Alfaïev) Dans le même discours, Hilarion expliqua le mécanisme: Nikodim convainquit les autorités soviétiques que les conférences œcuméniques internationales exigeaient de jeunes évêques instruits pour représenter l'Église; ces évêques furent ordonnés, envoyés à l'étranger, puis revinrent occuper les postes diocésains vacants. Deux témoins, à quatre ans d'intervalle, décrivant le même système avec fierté. La filiation institutionnelle est indéniable. Nikodim plaça Cyrille au COE en 1971. Il s'y forma pendant 27 ans. En 1991, il défendit le COE contre les saints qui le condamnaient. En 2017, il glorifia Serge, le mentor de Nikodim. Ainsi, la vénération du Métropolite Serge par le Patriarche Cyrille n'est pas mystérieuse (voir Chapitre 9: Glorifier le sergianisme et l'Église du KGB). C'est la loyauté institutionnelle envers l'homme qui rendit tout cet appareil possible. Le Métropolite Serge capitula devant l'Union soviétique, et donc devant le KGB. Le Métropolite Nikodim, successeur institutionnel de Serge, servit prétendument comme agent du KGB SVIATOSLAV tout en dirigeant le DREE et en utilisant le COE à des fins soviétiques. Le Patriarche Cyrille fut le protégé personnel de Nikodim, ordonné par lui, formé par lui au DREE, et présida plus tard le même département pendant deux décennies. C'est une succession institutionnelle systématique. La continuation post-soviétique Certains argueront que les compromis survenus sous la pression soviétique prirent fin avec l'effondrement de l'Union soviétique. Les preuves montrent le contraire. Les sections précédentes ont documenté la pénétration de l'ère soviétique: un département fondé par la police secrète, pourvu en personnel d'agents recrutés, dirigé par un colonel du KGB résident, avec un nègre littéraire rédigeant les discours du Patriarche pendant quatre décennies. La question est de savoir si cette relation avec les services de renseignement prit fin en 1991 ou se poursuivit sous la direction de Cyrille. La réponse est documentée par la même convergence de sources: le mémorandum Petrovski (2009) formalisant la coopération avec trois agences de renseignement simultanément, exigeant l'approbation personnelle du Patriarche pour les opérations du SVR; la médaille du SVR décernée à un prêtre du Patriarcat de Moscou en Suède (2023); le Service de sécurité suédois qualifiant publiquement le Patriarcat de Moscou de « plateforme de collecte de renseignements » (2024); cinq gouvernements de l'OTAN/UE expulsant ou restreignant indépendamment des clercs du Patriarcat de Moscou pour des raisons de sécurité; et la propre restructuration par Cyrille des séminaires pour former des aumôniers militaires. L'institution n'a pas changé. Les méthodes n'ont pas changé. Seul le nom du service de renseignement a changé. Le Patriarche Cyrille hérita d'une institution infiltrée par le KGB et reconstruisit activement l'alliance Église-État dans l'ère post-soviétique, positionnant l'ÉOR comme un instrument du pouvoir d'État. Dmitry Adamsky, professeur à la Lauder School of Government de l'IDC Herzliya, documente cette transformation dans Russian Nuclear Orthodoxy (Stanford University Press, 2019). En janvier 1992, quelques semaines après la dissolution de l'Union soviétique, environ cinq mille commandants militaires supérieurs se rassemblèrent au Kremlin. Parmi les orateurs principaux se trouvait le Métropolite Cyrille: Un discours d'un ecclésiastique de haut rang devant un auditoire militaire aussi élevé était sans précédent. Le discours de Cyrille, cependant, était parfaitement calibré pour résonner avec les problèmes brûlants qui préoccupaient les militaires. Cyrille se positionna comme quelqu'un profondément préoccupé par les implications de l'effondrement pour l'armée et l'ÉOR comme son allié politico-social fiable. Son discours fut historique; il donna l'impulsion initiale à une restauration monumentale des relations entre l'armée et l'Église. — Dmitry Adamsky Cyrille exposa l'objectif stratégique de l'ÉOR: « relancer l'institution de l'aumônerie militaire » et parvenir à « une ecclésialisation maximale des forces armées ». Il présenta l'Église et l'armée comme des « frères d'armes », se percevant mutuellement « comme les principaux défenseurs de la Patrie ». L'ÉOR fournirait la légitimité morale, et l'État fournirait le pouvoir. La collaboration ne prit pas fin avec l'effondrement soviétique; elle fut volontairement reconstruite. Une décennie plus tard, la relation fut cérémonieusement formalisée. En mars 2002, le Patriarche Alexis II consacra personnellement une église orthodoxe restaurée dans le centre de Moscou comme église paroissiale du FSB, l'agence ayant succédé au KGB. Le directeur du FSB et le Patriarche échangèrent des présents à l'autel. Christopher Andrew, l'historien de Cambridge qui authentiqua les Archives Mitrokhine, qualifia cela de « mariage mystique de l'Église orthodoxe et de l'appareil de sécurité d'État ». Le symbolisme était sans équivoque. Le Patriarche offrit au directeur du FSB deux icônes, « dont la possession aurait autrefois constitué une infraction suffisamment grave pour coûter son poste à tout officier du KGB ». L'agence qui avait détruit 20 000 églises possédait désormais sa propre paroisse, consacrée par l'homme que le KGB avait recruté comme agent « Drozdov ». 2023: une médaille du SVR pour un prêtre du Patriarcat de Moscou La coopération se poursuit jusqu'à nos jours. En novembre 2023, le Père Makarenko Pavel Gueorguievitch, prêtre du Patriarcat de Moscou servant en Suède, reçut la médaille du SVR « Pour la Coopération » (n° 4023-PN) sur ordre du directeur du SVR Sergueï Narychkine. La médaille, selon le propre statut du SVR, est décernée aux personnes ayant « apporté une aide significative au Service de renseignement extérieur de la Fédération de Russie dans l'accomplissement des tâches qui lui sont assignées ». La récompense fut remise par le Métropolite Antoine de Volokolamsk, président du DREE: le même département que le Patriarche Cyrille dirigea pendant vingt ans, le même département que le Diacre Ribine qualifia d'opération du KGB « dès le départ ». La cérémonie fut photographiée et publiée sur le site du Conseil mondial du peuple russe avant d'être supprimée. Une enquête de France 24 examina ensuite la paroisse suédoise comme possible plateforme d'espionnage. Le Père Edelshtein disait que le DREE était « une branche du Ministère des affaires étrangères et du KGB ». Trente-cinq ans plus tard, l'actuel président du DREE remet en personne une médaille du renseignement du SVR à un curé de paroisse. En février 2024, le Service de sécurité suédois (Säpo) rendit officielle son évaluation: « l'État russe utilise l'Église orthodoxe russe du Patriarcat de Moscou en Suède comme plateforme à des fins de collecte de renseignements et d'autres activités menaçant la sécurité ». La Suède supprima ensuite tout financement public de l'Église orthodoxe russe. La Säpo est l'équivalent suédois du MI5 ou de la division du contre-espionnage du FBI. Lorsqu'un service de sécurité de l'OTAN désigne publiquement une institution religieuse comme plateforme de renseignement, c'est qu'il a achevé une évaluation formelle du renseignement et un examen juridique. Un gouvernement ne coupe pas le financement d'une communauté religieuse sur la base de simples spéculations. La Suède n'est pas seule. Entre 2022 et 2025, cinq États membres de l'OTAN et de l'UE (les alliances militaires et politiques occidentales qui représentent l'architecture sécuritaire du monde occidental) prirent des mesures de sécurité contre des clercs du Patriarcat de Moscou: la Bulgarie expulsa l'Archimandrite Vassian (Zmeïev), représentant de l'Église orthodoxe russe à Sofia, et deux prêtres biélorusses pour des raisons de sécurité nationale (septembre 2023). La République tchèque expulsa Nikolaï Lichtcheniouk, ancien prêtre orthodoxe à Karlovy Vary; le ministre tchèque des Affaires étrangères Jan Lipavský déclara: « Je ne considère pas l'Église orthodoxe russe du Patriarcat de Moscou comme une Église légitime, ni ses représentants comme de véritables ecclésiastiques. Elle fait partie de l'appareil répressif du Kremlin, impliquée dans les opérations d'influence de la Russie. » Le Service de sécurité intérieure de l'Estonie révoqua le permis de séjour du Métropolite Eugène (Rechetnikov), chef de l'Église orthodoxe estonienne sous le Patriarcat de Moscou, pour des activités constituant « une menace pour la sécurité nationale » (janvier 2024). La Finlande ferma une église de l'ÉOR près de la base navale de Pansio à Turku (août 2022). Cinq gouvernements aux intérêts politiques différents, aux systèmes juridiques différents et aux raisons différentes d'enquêter, conclurent indépendamment que les clercs du Patriarcat de Moscou dans leurs pays représentaient une menace sécuritaire. Les rejeter tous exigerait de croire que cinq gouvernements de l'OTAN/UE ont indépendamment fabriqué des motifs de sécurité pour persécuter des prêtres orthodoxes russes. Certains objecteront que les gouvernements occidentaux servent leurs propres intérêts, que les institutions de l'OTAN ne sont pas des arbitres neutres, et que l'hostilité géopolitique envers la Russie entache toute accusation émanant de ces sources. C'est une observation juste: les gouvernements occidentaux ne sont pas des parties désintéressées. Mais reconnaître que les institutions occidentales ont leurs propres biais ne fait pas de chaque accusation contre la Russie une fabrication. Les preuves dans ce chapitre proviennent non seulement d'agences de renseignement occidentales, mais d'enquêtes parlementaires russes, de prêtres russes qui servaient à l'intérieur du système, de confesseurs qui allèrent dans les prisons soviétiques, et des propres employés du Patriarcat de Moscou. Lorsque des sources russes, occidentales et ecclésiales convergent indépendamment vers la même conclusion, les rejeter toutes comme un complot anti-orthodoxe exige un acte de foi bien plus grand que l'examen des preuves. Le mémorandum Petrovski La preuve la plus décisive que la relation avec les services de renseignement n'est pas simplement héritée mais activement maintenue vint en 2023, lorsque le FBI distribua une notification de six pages aux paroisses orthodoxes à travers les États-Unis intitulée « Les services de renseignement russes victimisent l'Église orthodoxe russe et d'autres Églises orthodoxes orientales ». La notification identifiait Dmitri Petrovski, un employé du DREE du Patriarcat de Moscou, comme un présumé « officier de renseignement russe opérant sous couverture non officielle ». Lorsque les douanes et la protection des frontières américaines arrêtèrent Petrovski en mai 2021, son ordinateur contenait un mémorandum confidentiel décrivant un « système de coopération » formel entre l'Église orthodoxe russe et trois agences de renseignement simultanément: le SVR (le service de renseignement extérieur de la Russie, successeur de la Première Direction générale du KGB), le GRU (le renseignement militaire, responsable des opérations clandestines à l'étranger) et le FSB (le service de sécurité intérieure, successeur direct du KGB lui-même). Le mémorandum précisait que le personnel ecclésiastique serait intégré aux « activités opérationnelles » du SVR « exclusivement avec l'approbation directe du Patriarche ». Le GRU y était décrit comme « prêt à élargir la coopération » pour inclure « une véritable activité de terrain ». L'analyse des métadonnées par le FBI date le mémorandum de fin mars 2009, quelques semaines après l'intronisation de Cyrille comme Patriarche en février 2009. Selon Foreign Affairs, des initiés du Patriarcat confirmèrent qu'il fut rédigé à la demande directe de Cyrille. Le FBI ne distribue pas d'avertissements de sécurité aux communautés religieuses s'il n'a pas évalué une menace crédible. Les douanes saisirent le document en vertu de l'autorité fédérale, sur un appareil appartenant au propre employé du Patriarcat de Moscou. Ce n'est pas du journalisme ni de l'interprétation universitaire; c'est un constat des forces de l'ordre fédérales américaines. Le mémorandum prouve que Cyrille n'hérita pas simplement d'une relation héritée de l'ère soviétique avec les services de renseignement. En prenant ses fonctions, il formalisa personnellement un système de coopération avec trois agences de renseignement simultanément, exigeant son approbation personnelle pour les activités opérationnelles du SVR menées à travers l'Église. Ainsi, l'institution n'a pas changé. Les méthodes n'ont pas changé. Seul le nom du service de renseignement a changé. La théologie de la fusion La collaboration post-soviétique n'est pas simplement institutionnelle; Cyrille lui a donné un fondement théologique. Il ne se contente pas de tolérer l'imbrication des monastères et de la puissance militaire. Il la célèbre comme une providence divine. En 2016, s'exprimant lors de la pose de la première pierre de la cathédrale de la Dormition au monastère de Sarov, le monastère où Saint Séraphin de Sarov s'adonna à l'ascèse, Cyrille aborda le fait que les Soviétiques avaient détruit le monastère et construit l'installation d'armes nucléaires (Arzamas-16) sur son emplacement: В силу прагматических соображений, не имевших, казалось бы, никакой связи с духовным наследием нашего народа, здесь было заложено основание того самого учреждения, которое создало ядерный щит нашего Отечества. Благодаря ученым, инженерам, техникам, рабочим, которые трудились здесь, в обители преподобного Серафима, никак не связывая себя с великой духовной традицией, дурные поступки обратились к добрым последствиям. Силой благодати Божией свершилось так, что именно в обители преподобного Серафима возникла сила, которая оградила страну нашу и весь мир от страшной термоядерной войны. En vertu de considérations pragmatiques qui semblaient n'avoir aucun lien avec l'héritage spirituel de notre peuple, ce fut ici que furent posées les fondations de l'institution même qui créa le bouclier nucléaire de notre Patrie. Grâce aux scientifiques, aux ingénieurs, aux techniciens et aux ouvriers qui travaillèrent ici, dans le monastère de Saint Séraphin, sans se rattacher aucunement à la grande tradition spirituelle, de mauvaises actions furent tournées en bonnes conséquences. Par la puissance de la grâce de Dieu, il advint que ce fut précisément dans le monastère de Saint Séraphin que naquit la force qui protégea notre pays et le monde entier d'une terrible guerre thermonucléaire. — Patriarche Cyrille Les Soviétiques rasèrent le monastère d'un saint et construisirent des armes thermonucléaires sur les ruines. Cyrille qualifie cela de « mauvaises actions tournées en bonnes conséquences » par « la puissance de la grâce de Dieu ». Il ne déplore pas la destruction. Il ne pleure pas la profanation. Il la théologise comme providentielle. Le monastère de Saint Séraphin devenant une installation d'armes nucléaires est, dans sa narration, non une tragédie mais un accomplissement. Un rapport de 2023 du Royal United Services Institute constata que dans la guerre en cours, « le seul corps d'agents idéologiquement engagés soutenant l'invasion était l'Église orthodoxe russe » et que « ses prêtres furent largement recrutés et dirigés par les services spéciaux russes et leurs monastères et églises utilisés comme planques pour l'équipement et le personnel ». C'est la conséquence pratique de la théologie que Cyrille articula à Sarov: quand un patriarche célèbre la fusion des monastères et de la puissance militaire comme la volonté de Dieu, l'utilisation des églises comme planques de renseignement n'est pas une aberration. C'est l'application d'un principe. Le discours de Sarov ne fut pas une remarque isolée. En octobre 2025, Cyrille célébra la Divine Liturgie dans l'église principale nouvellement consacrée du District militaire Sud, le commandement responsable du front ukrainien. Le Saint-Synode nota ensuite que le vice-ministre de la Défense, des généraux et le chef de la République populaire de Donetsk étaient présents. Dans son sermon, Cyrille déclara: Всегда на протяжении всей истории России Вооруженные силы и Церковь были как один единый организм. Tout au long de l'histoire de la Russie, les forces armées et l'Église furent comme un seul organisme. — Patriarche Cyrille Il qualifia Poutine de « православный Президент, главнокомандующий Вооруженными силами » (« le Président orthodoxe, Commandant en chef des forces armées »). Huit mois plus tôt, à la Tombe du Soldat inconnu, il rendit l'exclusivité explicite: Церковь молится за наши Вооруженные силы на каждом богослужении. Ни об одной другой профессии Церковь не молится. L'Église prie pour nos forces armées à chaque office. L'Église ne prie pour aucune autre profession. — Patriarche Cyrille La trajectoire est claire. À Sarov en 2016, Cyrille théologisa la fusion du monastère et du militaire comme providence divine. En 2025, il déclara l'Église et les forces armées « un seul organisme » et affirma qu'aucune autre profession ne reçoit l'intercession liturgique de l'Église. Ce n'est pas un patriarche qui tolère l'empiétement de l'État sur l'Église. C'est un patriarche qui a fait de cet empiétement une théologie. La réponse de Cyrille Face à toutes ces preuves, qu'a dit le Patriarche Cyrille? Tandis que la commission parlementaire révélait les noms de code et que l'Église s'apprêtait à faire taire Yakounine, le Métropolite Cyrille offrit sa seule réponse substantielle. Lors d'une assemblée étudiante à l'Université d'État de Moscou en 1992, il déclara: Факт встречи духовенства с представителями КГБ нравственно безразличен. Le fait que des clercs rencontrent des représentants du KGB est moralement indifférent. — Métropolite Cyrille Il ne nia pas que les rencontres aient eu lieu. Il nia qu'elles eussent un poids moral. Le Père Victor Potapov, le prêtre de l'EORHF qui consigna cette déclaration, identifia Cyrille dans le même passage comme « он же агент "Михайлов" »: « c'est-à-dire l'agent "Mikhaïlov" ». Des archives de six pays. Une condamnation devant un tribunal fédéral américain. Le FBI. Cinq gouvernements de l'OTAN. Le propre vice-président du KGB. Le propre porte-parole du Patriarcat de Moscou. Et sa réponse est que c'est « moralement indifférent ». Considérons ce que « moralement indifférent » signifie en contexte. Le KGB était le bras armé d'un État qui détruisit plus de 20 000 églises. Il exécuta des clercs pour le crime de croire en Dieu. Il emprisonna des confesseurs dans des camps de travail où ils moururent dans les neiges de Sibérie. Il recruta des séminaristes comme « esclaves éternels » tenus par la menace de l'exposition. Il intégra un colonel au DREE pour assigner des missions de renseignement aux employés ecclésiastiques. Il rédigea les discours du Patriarche pendant quatre décennies. Il dépêcha des agents au COE pour réprimer les critiques de la persécution même qu'il conduisait. Et l'homme qui dirigea le département que chaque initié qualifiait de « branche du KGB de haut en bas » dit que rencontrer des représentants de cet appareil ne porte aucun poids moral. « Moralement indifférent. » L'Église ancienne refusait la communion même à l'article de la mort aux délateurs dont les dénonciations avaient mené à la persécution. Saint Basile décréta l'éjection permanente du ministère pour ceux qui avaient failli. Le Concile d'Arles déposa les traditores qui avaient simplement livré les Écritures. Et Cyrille qualifie la collaboration du clergé avec l'appareil qui tortura et tua des chrétiens orthodoxes de « moralement indifférent ». C'est une confession, exprimée sous forme d'indifférence. Lorsque les archives déclassifiées de la police fédérale suisse en 2023 corroborèrent les allégations, le Patriarcat de Moscou refusa de commenter. L'ambassade de Russie à Berne répondit: [Les preuves sont] un autre exemple de « russophobie » se répandant en Suisse. — Ambassade de Russie à Berne C'est la tactique rhétorique moderne documentée tout au long de ce livre: lorsque confronté à des preuves documentées, affirmer simplement la discrimination et la russophobie, plutôt que de réfuter les preuves. Ce qui se rapprocha le plus d'une réponse officielle de la famille vint du neveu de Cyrille, Mikhaïl Goundiaïev, qui déclara que son oncle « n'était pas un agent, même s'il était soumis au "contrôle strict" du KGB ». La concession est révélatrice: même le déni familial admet que Cyrille opérait sous le contrôle direct du KGB. Aucune réfutation formelle du Patriarcat de Moscou n'a été émise de 1992 à ce jour. (Pour la réponse théologique complète à l'objection de « russophobie », incluant la prophétie de saint Séraphin de Sarov sur les hiérarques russes s'éloignant de l'Orthodoxie, voir Chapitre 15: L'ethnophylétisme du « Monde russe ».) C. Le verdict Les confesseurs qui parcoururent le chemin de l'Église russe martyrisée, qui payèrent leur témoignage de l'emprisonnement, de l'exil et de la mort, prononcèrent leur verdict sur l'institution que le Patriarche Cyrille dirigea. Les preuves provenant de témoins russes, d'enquêtes parlementaires russes et d'archives déclassifiées de six pays confirment ce qu'ils dirent. L'ère post-soviétique prouve qu'il ne s'agissait pas de survie sous contrainte: l'alliance fut reconstruite par choix. L'homme qui dit la vérité alla en prison; l'homme qui mentit devint Patriarche. À ce jour, absolument aucune défense crédible n'a été offerte pour réfuter ces conclusions, ni par l'ÉOR, ni par l'EORHF, ni par le Patriarche Cyrille. Aucune repentance institutionnelle n'a été accomplie de quelque manière que ce soit, et aucune n'est demandée par nos pasteurs. L'évaluation de l'EORHF (1992) Que dit l'EORHF elle-même du Patriarcat de Moscou au moment où ces faits étaient révélés? L'Higoumène Luc, rédacteur en chef d'Orthodox Life (la publication officielle en langue anglaise du monastère de la Sainte-Trinité, Jordanville), écrivit en janvier 1992, immédiatement après l'effondrement soviétique: Ne vous laissez pas tromper. Le vin ancien existe, mais il ne se trouve que dans le vase ancien, l'ÉGLISE ALTERNATIVE, de ceux qui restèrent fidèles aux traditions des Apôtres et des Pères. Le vin nouveau se trouve dans le vase nouveau. — Higoumène Luc Selon le propre jugement éditorial de l'EORHF, le Patriarcat de Moscou était le « vin nouveau »: une institution nouvelle qui s'était éloignée de la tradition apostolique. L'EORHF s'identifiait comme le reste fidèle, le « vin ancien » préservé dans l'« Église alternative » de ceux qui refusèrent le compromis. Cette évaluation émanait de la propre maison d'édition de l'EORHF, la même institution qui forma nombre des clercs actuels de l'EORHF. Elle ne peut être rejetée comme « propagande occidentale » ou « préjugé antirusse ». C'était le jugement théologique réfléchi de l'EORHF au moment même où les archives soviétiques s'ouvraient. C'est la même EORHF qui se réunifia avec Moscou en 2007 sans exiger aucune repentance formelle pour le sergianisme, l'œcuménisme ou la collaboration avec le KGB. L'auteur de cette évaluation de 1992 est aujourd'hui l'Évêque Luc de Syracuse et higoumène du monastère de la Sainte-Trinité, et il fut nommé à la Commission conjointe négociant la réunion. Il était présent lors de la cérémonie de signature de 2007 à la cathédrale du Christ-Sauveur. En d'autres termes, l'Évêque Luc, l'homme qui écrivit que l'EORHF était le reste fidèle et le Patriarcat de Moscou le « vin nouveau », contribua personnellement à négocier et signer l'Acte de communion canonique avec cette même institution. Ainsi, ce qui changea ne fut pas Moscou, mais la volonté de l'EORHF de fermer les yeux sur ce qu'elle condamnait autrefois. Ni lustration, ni repentance La « lustration » est le processus par lequel les pays postcommunistes examinèrent les dossiers de leurs anciennes polices secrètes pour identifier les individus qui avaient collaboré, puis les exclurent de la fonction publique, exigèrent une divulgation publique ou engagèrent une responsabilité institutionnelle. C'est la réponse du monde occidental à la question: que faire lorsque l'on découvre que ses institutions étaient dirigées par des agents d'un régime qui persécutait son propre peuple? Après l'effondrement soviétique, chaque pays d'Europe de l'Est soumis à l'infiltration d'une police secrète de type soviétique fit face à cette question: que faire des collaborateurs? Les réponses varièrent, mais chaque pays sauf la Russie tenta une forme de responsabilisation. En Pologne, l'Institut de la Mémoire nationale (IPN) ouvrit les archives de la police secrète de l'ère communiste (SB). Les résultats furent immédiats: en janvier 2007, Mgr Stanisław Wielgus, nommé pour diriger l'archidiocèse de Varsovie, démissionna le jour de son installation officielle après qu'une commission de l'Église catholique eut confirmé qu'il avait « consciemment et volontairement collaboré » avec la SB. L'Église catholique elle-même enquêta, en utilisant les archives d'État, et agit dans les semaines suivant la révélation. La République tchèque ouvrit ses archives de la StB et interdit aux anciens agents d'exercer des fonctions publiques. L'Allemagne créa l'Agence des dossiers de la Stasi et traita plus de sept millions de demandes individuelles d'accès aux dossiers. En Bulgarie, la Commission de divulgation des documents révéla en janvier 2012 que 12 des 15 évêques métropolitains du Saint-Synode de l'Église orthodoxe bulgare étaient d'anciens collaborateurs de la DS (Sécurité d'État). L'historien Momtchil Metodiev qualifia la découverte de « dépassant toutes les attentes ». En Roumanie, le Métropolite Nicolae Corneanu qualifia publiquement la collaboration de « prostitution de l'Église avec le régime communiste ». La Russie ne fit rien de tout cela. Ce ne fut pas faute d'avoir essayé. En 1992 puis à nouveau en 1997, Galina Starovoïtova, réformatrice démocrate et députée du peuple, introduisit un projet de loi sur la lustration qui aurait interdit aux anciens agents du KGB d'exercer des fonctions publiques pendant cinq à dix ans. Si le projet avait été adopté, Vladimir Poutine n'aurait pas été autorisé à servir comme fonctionnaire municipal à Saint-Pétersbourg, et encore moins comme chef du FSB et président. Le projet échoua les deux fois. Starovoïtova fut assassinée en novembre 1998. Comme elle l'avait elle-même observé: « Même notre "Nuremberg", le procès sur le crime du PCUS, fut un échec et personne ne fut puni en conséquence. » Et pourtant, nombre de ceux qui s'offensent grandement que la Russie et ses dirigeants soient critiqués n'ont rien à dire au sujet d'une femme russe impitoyablement assassinée pour avoir tenté de demander des comptes au KGB. Aucune loi de lustration ne fut adoptée. Aucun processus de vérité et de réconciliation ne fut initié. La loi russe de 1992 sur la sécurité prévoyait « une protection juridique et sociale pour les citoyens et les organisations qui contribuent à assurer la sécurité », une disposition qui, combinée à la fermeture des archives du KGB, permit aux agences successeurs de maintenir à la fois les anciens et les nouveaux réseaux d'agents en vertu de la loi. Le FSB conserva son personnel, ses archives et ses relations institutionnelles. Et le Patriarcat de Moscou, contrairement aux organisations baptistes en Russie qui purgèrent activement les collaborateurs, n'entreprit aucun processus d'examen, de repentance ou d'assainissement. En avril 1992, le Concile des évêques convoqua une commission pour enquêter sur les liens avec le KGB, mais, comme le documenta le Père Victor Potapov, elle ne comptait que des évêques récemment consacrés qui avaient été ordonnés après la perestroïka et n'avaient ni l'autorité ni la légitimité pour enquêter sur l'ancienne garde. Aucun canon ancien contre les délateurs ne fut invoqué. La commission ne produisit aucune conclusion publique, aucune déposition, aucune exigence de repentance. Le contraste est saisissant: en Pologne, un archevêque désigné démissionna le jour de son installation lorsque les archives prouvèrent la collaboration. En Bulgarie, une commission gouvernementale identifia 80 % du synode comme d'anciens agents. En Roumanie, un métropolite employa le mot « prostitution ». Même les Églises les plus compromises de l'ancien bloc soviétique se soumirent à une forme d'enquête. Le Patriarcat de Moscou reste la seule Église majeure de l'ancien bloc de l'Est qui n'a ni reconnu la collaboration ni permis un examen indépendant de ses archives. Cyrille lui-même fournit la justification théologique de ce silence. Dans un discours de 2011 à Kiev, il déclara: Тогда систему ценностей атеистическая идеология хотела переформатировать, но на мораль не посягала. Возьмите тот же «Кодекс строителя коммунизма» — он же был списан с Евангелия. Без Бога, но та же самая мораль. À cette époque, l'idéologie athée voulait reformater le système de valeurs, mais elle ne portait pas atteinte à la morale. Prenez le même « Code moral du bâtisseur du communisme »: il a été copié sur l'Évangile. Sans Dieu, mais la même morale. — Patriarche Cyrille Plus grave encore, dans le même discours, il qualifia les athées soviétiques de « chrétiens orthodoxes rudimentaires »: Неверующие люди советского времени рудиментарно были православными христианами — они оставались в той же самой системе ценностей. Les incroyants de l'ère soviétique étaient de manière rudimentaire des chrétiens orthodoxes: ils demeuraient dans le même système de valeurs. — Patriarche Cyrille Si le système moral soviétique était fonctionnellement chrétien, alors qu'y avait-il de mal à collaborer? Cette dissolution théologique de la frontière entre persécuteur et persécuté est examinée dans Chapitre 9: Glorifier le sergianisme et l'Église du KGB. Certains supposeront que la collaboration était simplement le prix de la survie, que « tout le monde devait faire des compromis ». C'est le même argument que le Métropolite Serge avança en 1927, et il fut condamné par les Nouveaux Martyrs et Confesseurs canonisés qui choisirent la prison, l'exil et la mort plutôt que l'accommodation avec les persécuteurs. Saint Jean de Shanghai et de San Francisco, l'un des saints les plus universellement vénérés de notre temps, déclara clairement que la capitulation de Serge « n'apporta aucun bénéfice à l'Église » et que « les persécutions non seulement ne cessèrent pas; elles s'intensifièrent ». Défendre la collaboration de Cyrille comme inévitable, c'est commettre la même erreur que Serge, et être en désaccord avec saint Jean de Shanghai et les saints que l'Église a canonisés pour avoir refusé de faire ce que Cyrille fit. Leur témoignage, et l'argumentation théologique complète contre la défense de la « survie », sont examinés dans Chapitre 9: Glorifier le sergianisme et l'Église du KGB. Même si toutes les allégations de KGB ici étaient rejetées comme propagande, la glorification du Métropolite Serge par Cyrille, contre le témoignage explicite des Nouveaux Martyrs, le met déjà en contradiction avec les saints. Les preuves du KGB renforcent le schéma; elles ne constituent pas le seul pilier de cet argument. Les saints ont déjà rendu leur verdict. Les preuves sont documentées, corroborées entre six pays, non réfutées, et n'ont suscité que des plaintes de discrimination. Cette exaltation du pouvoir d'État et du compromis prépare le terrain pour une idéologie plus large: l'ethnophylétisme sous la bannière du Monde russe.