Le déni des Néomartyrs ottomans
En 2016, le Patriarche Cyrille donna un entretien télévisé dans lequel il décrivit l’expérience chrétienne sous l’Empire ottoman. L’Église orthodoxe vénère des milliers de Néomartyrs (saints martyrisés sous le règne ottoman). Ce que le Patriarche Cyrille dit de leur expérience et ce dont l’Église se souvient ne sont pas la même chose.
Certains diront qu’il s’agit simplement de diplomatie : une déclaration imprécise faite par commodité politique, non une position théologique. Mais l’Église a glorifié des milliers de Néomartyrs précisément parce que leur souffrance était réelle. Nier cette souffrance contredit le propre témoignage liturgique de l’Église.
Le témoignage des Néomartyrs
L’Église orthodoxe vénère de nombreux Néomartyrs qui souffrirent sous le règne ottoman. Saint Nicodème l’Hagiorite consigna leurs vies dans son Νέον Μαρτυρολόγιον (Nouveau Martyrologe), le recueil de référence des vies de saints martyrisés sous les Ottomans.[1] Ce sont des témoins spirituels, canonisés par l’Église et commémorés dans ses offices. Saint Georges le Néomartyr d’Ioannina fut pendu en 1838 pour avoir confessé le Christ. Sainte Aquiline de Thessalonique fut martyrisée en 1764 après avoir refusé les pressions pour devenir musulmane. Saint Ahmed le Calligraphe fut décapité en 1682 après s’être converti au christianisme. Les Saints Néomartyrs du joug turc incarnent la mémoire, par l’Église, des conversions forcées, de la coercition, de l’humiliation et du martyre sous le règne islamique.

Le devchirmé (« impôt du sang »), apparu aux débuts du règne ottoman et régularisé aux siècles suivants, enlevait de force des enfants chrétiens à leurs familles, les convertissait à l’islam et en enrôlait beaucoup dans le corps des janissaires. La djizîa, un impôt de capitation sur les non-musulmans prescrit par le Coran (sourate 9,29) et appliqué sous le règne islamique, pénalisait les chrétiens parce qu’ils demeuraient chrétiens. Les églises ne pouvaient être construites ni réparées sans permission. Les cloches étaient soumises à restrictions. Le témoignage des chrétiens contre des musulmans était juridiquement défavorisé ou irrecevable dans des contextes importants.[2]
Leur souffrance est commémorée dans les offices liturgiques de l’Église. L’effacer, c’est contredire le jugement de l’Église elle-même.
Le silence devant l’erreur est de la haine
Saint Maxime le Confesseur enseigna que la vérité ne peut être soumise au calcul politique :
Car je considère comme de la haine envers l’homme et un éloignement de l’amour divin que de prêter son soutien à l’erreur, afin que ceux qui en étaient déjà saisis soient corrompus davantage encore.
— Saint Maxime le Confesseur, PG 91:465C ; OrthoChristian, “Sayings of St. Maximos the Confessor”[3]
Ce que le Patriarche Cyrille a dit

Le 7 janvier 2016, le Patriarche Cyrille donna son entretien de Noël sur la chaîne de télévision russe « Россия 1 » (Rossiya-1). L’intervieweur, Dmitri Kisselev, demanda dans quelle mesure le conflit en Syrie constituait une guerre de religion. Cyrille répondit que ce n’était pas le cas et se tourna vers l’histoire. Il reconnut les conversions forcées et la conquête ottomane des territoires byzantins, puis écarta délibérément cette violence : « si nous mettons entre parenthèses les opérations militaires proprement dites… alors rien de comparable à ce qui se passe actuellement n’a jamais existé dans le monde islamique » (если оставить за скобками собственно военные действия… то никогда ничего подобного тому, что сейчас происходит, в исламском мире не было). Comme preuve, il offrit ce récit de l’Empire ottoman :
Взять даже пример Османской империи. Существовал определенный порядок отношений между религиозными общинами. До сих пор в руках мусульманина-араба — ключи от Храма Гроба Господня. Это все с тех самых турецких времен, когда мусульманин был ответственен за безопасность, за хранение христианских святынь. То есть был выработан такой способ взаимодействия общин, который, конечно, нельзя назвать режимом наибольшего благоприятствования, но люди жили, исполняли свои религиозные обязанности, существовали патриархаты, Церковь существовала.
Prenons même l’exemple de l’Empire ottoman. Il existait un certain ordre de relations entre les communautés religieuses. Aujourd’hui encore, les clés de l’église du Saint-Sépulcre sont entre les mains d’un musulman arabe. Tout cela remonte à ces temps turcs, lorsque le musulman était responsable de la sécurité, de la préservation des sanctuaires chrétiens. C’est-à-dire qu’un mode d’interaction entre les communautés avait été élaboré, qui, bien sûr, ne peut être qualifié de régime de la nation la plus favorisée, mais les gens vivaient, accomplissaient leurs devoirs religieux, les Patriarcats existaient, l’Église existait.
— Patriarche Cyrille, entretien de Noël sur Rossiya-1, 7 janvier 2016, http://www.patriarchia.ru/article/97323
L’agence de presse Trend News titra plus tard le clip qui refit surface : « В Османской империи никто не уничтожал христианские меньшинства — Патриарх Кирилл » (« Dans l’Empire ottoman, personne n’exterminait les minorités chrétiennes : Patriarche Cyrille »).[4] Les journalistes et les lecteurs entendirent les paroles de Cyrille comme un déni ou une minimisation de la violence ottomane contre les chrétiens.
Le contexte comparatif importe : Cyrille opposait l’ère ottomane à Daech pour affirmer que le terrorisme moderne est historiquement sans précédent. Mais la comparaison elle-même est le problème. Son récit ne se contente pas d’omettre la persécution ottomane ; il caractérise les musulmans ottomans comme des protecteurs : « responsables de la sécurité, de la préservation des sanctuaires chrétiens ». Il concéda que le règne ottoman « ne peut être qualifié de régime de la nation la plus favorisée », puis présenta immédiatement le système comme une coexistence fonctionnelle : « les gens vivaient, accomplissaient leurs devoirs religieux, les Patriarcats existaient, l’Église existait ».
On pourrait en dire autant du régime soviétique : les églises existaient, les gens priaient, le Patriarcat a survécu. Mais lequel des pieux fidèles accepterait cela comme un récit honnête de l’ère des Nouveaux Martyrs ? La même logique s’applique ici.
L’Église vénère des Néomartyrs qui souffrirent et moururent sous l’oppression ottomane, au milieu de conversions forcées, d’exécutions pour avoir confessé le Christ, du devchirmé et de la djizîa. Qualifier l’ordre ottoman de système où les musulmans étaient « responsables de la sécurité » et de « la préservation des sanctuaires chrétiens » obscurcit cette oppression par opportunisme politique.
L’entretien refit surface en avril 2021, lorsque l’administration Biden reconnut officiellement le génocide arménien, attirant de nouveau l’attention sur la description par Cyrille du règne ottoman comme une coexistence fonctionnelle.
La gestion de crise, pas la rétractation
La déclaration initiale seule aurait mérité l’inquiétude. Mais la réponse du Patriarcat aggrava les choses.
Au lieu d’affirmer directement le témoignage des Néomartyrs dans le contexte de la controverse, le Patriarcat affirma ensuite que la vidéo « ne reflète pas les véritables positions du Patriarche Cyrille », notant qu’il avait précédemment exprimé son respect pour les victimes du génocide arménien lors d’une visite au mémorial d’Erevan.[5]
Ce n’est pas une correction mais une manœuvre de relations publiques. Une correction authentique aurait nommé ce qui fut énoncé à tort : le Patriarche présenta l’Empire ottoman comme une coexistence fonctionnelle alors que l’Église vénère des Néomartyrs morts sous ce même empire. Au lieu de cela, le Patriarcat pointa une visite mémorielle passée comme preuve des « véritables positions » de Cyrille, sans corriger le dossier public. Dans les réponses citées ici, le Patriarche Cyrille ne réaffirma pas publiquement le témoignage liturgique de l’Église envers les Néomartyrs et ne rétracta pas le cadrage en termes de coexistence. La déclaration demeura, la relation diplomatique avec la Turquie fut préservée, et la mémoire des martyrs fut sacrifiée.
L’absence de rétractation constitue une preuve décisive. Une déclaration imprécise en direct à la télévision pourrait être pardonnée. Mais lorsque le Patriarcat fut interpellé, à deux reprises, il choisit la gestion de crise plutôt qu’une correction directe (et cela relève d’un schéma récurrent). Cela transforme l’imprécision en inscription maintenue de la fausseté dans le dossier public.
Le verdict
Si l’Église canonisa les Néomartyrs parce que leur témoignage pour le Christ sous la persécution ottomane importe, alors un patriarche qui minimise publiquement cette persécution a contredit le propre jugement de l’Église. L’enseignement de saint Maxime, établi plus haut, selon lequel prêter son soutien à l’erreur est de la « haine envers l’homme », s’applique ici avec toute sa force. Présenter le règne ottoman comme un modèle de coexistence, alors que des saints moururent en résistant à la conversion forcée et à la coercition islamique, est une diplomatie perverse, et dans les termes de saint Maxime le Confesseur, « un éloignement de l’amour divin ».
Les Néomartyrs refusèrent de compromettre la vérité pour leur propre survie. Le Patriarche Cyrille compromit leur mémoire pour une relation diplomatique. Sur quelle base, alors, les fidèles orthodoxes continuent-ils de commémorer un patriarche qui efface le témoignage des propres saints de l’Église ?
Nicodème l’Hagiorite, Νέον Μαρτυρολόγιον (Nouveau Martyrologe) (Venise : Nikolaos Glykys, 1799) ; rééd. Athonite Analects 3 (Mont Athos : Agioritiki Estia, 2009). Le recueil consigne les vies de plus de 85 Néomartyrs de 1330 à 1796, dont Saint Ahmed le Calligraphe ; l’œuvre de saint Nicodème devint une source classique pour le témoignage des Néomartyrs de l’époque ottomane. Coédité avec saint Macaire de Corinthe. Des sources synaxariales locales attestent également Saint Georges d’Ioannina, Sainte Aquiline et Saint Ahmed comme Néomartyrs de l’époque ottomane. ↩
Sur le devchirmé, la djizîa et le cadre juridique régissant les sujets chrétiens sous le règne ottoman, voir Halil Inalcik, The Ottoman Empire: The Classical Age, 1300–1600, trad. Norman Itzkowitz et Colin Imber (Londres : Weidenfeld and Nicolson, 1973 ; rééd. Phoenix, 1994). Sur l’irrecevabilité spécifique du témoignage chrétien contre des musulmans devant les tribunaux ottomans, voir Najwa Al-Qattan, “Dhimmis in the Muslim Court: Legal Autonomy and Religious Discrimination”, International Journal of Middle East Studies 31, n° 3 (1999) : 429–444. ↩
Original grec : « Μισανθρωπίαν γαρ ορίζομαι έγωγε, και αγάπης θείας χωρισμόν, το τη πλάνη πειράσθαι διδόναι ισχύν εις περισσοτέραν των αυτή προκατειλημμένων φθοράν. » ↩
L’agence de presse Trend News titra le clip qui refit surface : « В Османской империи никто не уничтожал христианские меньшинства — Патриарх Кирилл ». Voir https://ru.trend.az/world/turkey/3414147.html. L’entretien refit largement surface en avril 2021 à la suite de la reconnaissance américaine du génocide arménien. ↩
En janvier 2016, le porte-parole patriarcal le Père Alexandre Volkov déclara que le Patriarche Cyrille « n’a pas nié le génocide arménien de 1915 » et que « la position de notre Église sur le génocide arménien a été exprimée de manière répétée et claire dans de nombreuses déclarations et messages du Patriarche », reformulant les propos de Cyrille comme ne se référant qu’à des périodes de « relative sécurité et stabilité dans la vie des minorités religieuses ». Voir RFE/RL Service arménien, https://www.azatutyun.am/a/27481804.html. Lorsque la vidéo refit surface en avril 2021, le Patriarcat déclara qu’elle « ne reflète pas les véritables positions du Patriarche Cyrille », citant sa visite de 2010 au mémorial d’Erevan. Voir Helleniscope, https://www.helleniscope.com/2021/05/01/patriarch-of-moscow-the-ottoman-empire-did-not-exterminate-the-christian-minorities-video/. Aucune correction ni rétractation formelle ne fut publiée dans l’un ou l’autre cas. ↩