Peut-on qualifier la guerre de sainte ?
Le chapitre précédent a démontré que l’affirmation centrale du patriarche Cyrille contredit l’enseignement orthodoxe sur tous les plans. Mais le sermon sur les « péchés lavés » n’était pas une aberration isolée. Il constituait le fondement d’une théologie systématique de la guerre qui s’est intensifiée sur trois ans, passant de la « lutte métaphysique » à la « Guerre Sainte », puis à la « Guerre Sacrée qui ouvre les portes du Royaume des Cieux ». Ce chapitre examine l’affirmation de la « guerre sainte », la doctrine du katéchon et la sacralisation des armes nucléaires, et les confronte au témoignage patristique.
« Une Guerre Sainte est en cours »

Dix jours après l’invasion, le patriarche Cyrille déclara :
Идёт борьба, которая имеет не физическое, а метафизическое значение.
Ce qui se déroule est une lutte qui revêt une signification non pas physique, mais métaphysique.
— Patriarche Cyrille, sermon du Dimanche du Pardon, 6 mars 2022, http://www.patriarchia.ru/db/text/5906024.html
En novembre 2022, le discours s’intensifia. Lors de la réception pour son anniversaire, il déclara que la Russie était le katéchon (en grec : ὁ κατέχων), le « Celui qui retient » eschatologique de 2 Thessaloniciens 2, 6-7, qui empêche la venue de l’Antéchrist :
Сегодня Россия — это удерживающий. А это означает, что все силы антихриста будут брошены на нашу страну.
Aujourd’hui, la Russie est Celui qui retient. Et cela signifie que toutes les forces de l’Antéchrist seront lancées contre notre pays.
— Patriarche Cyrille, allocution à la réception de son anniversaire, 20 novembre 2022, https://www.patriarchia.ru/article/79283
(L’escalade complète de la doctrine du katéchon de 2015 à 2023, avec l’interprétation véritable de saint Jean Chrysostome, est documentée plus loin dans ce chapitre.)

En mars 2024, le Conseil mondial du peuple russe, que préside le patriarche Cyrille, déclara officiellement :
D’un point de vue spirituel et moral, l’Opération militaire spéciale est une Guerre Sainte.
— Conseil mondial du peuple russe, Déclaration « Le présent et l’avenir du monde russe », 27 mars 2024, https://www.patriarchia.ru/article/105523[1]
En novembre 2025, trois ans après que toutes les critiques eurent été exprimées, après les objections d’économie (l’argument selon lequel il s’agissait d’une discrétion pastorale légitime), après la dissidence publique du métropolite Eugène, après la condamnation du Patriarcat œcuménique, le patriarche Cyrille ne se rétracta pas. Il intensifia :
Мы все понимаем, почему она священна, — потому что спасение ближних ценой собственной жизни преображает душу человека и открывает перед ней двери Царства Небесного.
Nous comprenons tous pourquoi elle est sacrée : parce que sauver ses prochains au prix de sa propre vie transforme l’âme et ouvre devant elle les portes du Royaume des Cieux.
— Patriarche Cyrille, XXVIIe Conseil mondial du peuple russe, 19 novembre 2025, https://www.patriarchia.ru/article/118370
Lors de la même allocution, il qualifia la Russie de « Troisième Rome », de «мировым центром православного христианства» (« centre mondial du christianisme orthodoxe »), et décrivit les événements en Ukraine comme la continuation de la Seconde Guerre mondiale « inachevée ».[2]
Cette théologie se propagea à travers la hiérarchie :
C’est une guerre sacrée. C’est une guerre contre le satanisme.
— Métropolite Cyrille de Stavropol, IIe Congrès international antifasciste, 18 août 2023, https://www.patriarchia.ru/article/82601[3]
De « lutte métaphysique » à « Guerre Sainte », puis à « Guerre Sacrée qui ouvre les portes du Royaume des Cieux », en trois ans. Chaque escalade survint après les critiques, non avant.
Dans son sermon de Noël de janvier 2023 au Kremlin, le patriarche Cyrille passa du cadrage cosmique à la menace explicite :
Не останется никаких следов от раскольников, потому что они выполняют злую волю дьявола, разрушая Православие на Киевской земле.
Il ne restera aucune trace des schismatiques, car ils accomplissent la volonté maléfique du diable, détruisant l’Orthodoxie sur la terre de Kyiv.
— Patriarche Cyrille, sermon de Noël, 8 janvier 2023, cathédrale de la Dormition, Kremlin de Moscou, https://www.patriarchia.ru/article/104111
Voilà ce que le patriarche Cyrille et sa hiérarchie ont proclamé. Mesurons-le maintenant à l’aune du consensus patristique.
Les Pères ont-ils jamais qualifié la guerre de sainte ?
La tradition orthodoxe ne permet la guerre que dans un cadre très étroit de légitime défense, lorsque des puissances étrangères non orthodoxes attaquent le peuple chrétien en raison de sa foi. Le chapitre suivant définit ces critères et confronte l’invasion à chacun d’entre eux. Mais même dans ce cadre étroit, lorsque tous les critères sont remplis, les Pères ont toujours refusé de qualifier la guerre de sainte.
Le métropolite Antoine (Khrapovitsky), métropolite fondateur de l’EORHF, fut explicite :
Mais qu’on se mette bien en tête que je ne loue pas la guerre et ne la justifie pas, mais que je la considère comme un moindre mal par rapport au cas où les rois, les gouvernements, les nations et les citoyens individuels l’auraient refusée dans une situation telle que celle qui prévalait il y a deux ans.
— Métropolite Antoine (Khrapovitsky), « The Christian Faith and War » (La foi chrétienne et la guerre), https://www.rocorstudies.org/2016/11/16/the-christian-faith-and-war/
Même en défendant la Russie en guerre contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, des puissances étrangères non orthodoxes qui avaient déclaré la guerre à la Russie, un conflit remplissant tous les critères établis par les Pères, il refusa de la sanctifier. La guerre reste « un mal » qui ne peut être toléré que lorsque le refus de combattre produirait des conséquences manifestement pires.
Beaucoup dans l’EORHF seraient bien surpris d’apprendre qu’ils sont en désaccord avec leur métropolite fondateur lorsqu’ils reprennent les paroles du patriarche Cyrille en qualifiant le conflit de « Guerre Sainte ».
Le P. Spyridon Bailey de l’EORHF articule ce consensus orthodoxe :
Aucune guerre ne peut jamais être qualifiée de sainte. Nous ne croyons pas, comme les musulmans, que la guerre puisse être sainte. Elle ne l’est pas. La guerre n’est pas sainte. Nous rejetons cette idée complètement. Elle ne peut être qu’un mal nécessaire… Les guerres sont injustes par nature. Toute guerre est le résultat du péché. Et c’est pourquoi nous pouvons dire qu’aucune guerre n’incarne jamais la justice.
— P. Spyridon Bailey, « Should Christians Go To War? » (Les chrétiens doivent-ils aller à la guerre ?), https://www.youtube.com/watch?v=OE48zfqFm1k, 14 janvier 2026
Saint Nicolas Vélimirovitch, un saint serbe canonisé, saisit la posture patristique :
Les païens s’exterminaient les uns les autres avec orgueil et arrogance, tandis que les chrétiens vont au combat dans la honte.
— Saint Nicolas Vélimirovitch, Prologue d’Ohrid, cité dans l’archiprêtre Viktor Vassilévitch, « The Theme of War in the Works of St. Nikolai of Serbia (Velimirovich) » (Le thème de la guerre dans les œuvres de saint Nicolas de Serbie), azbyka.ru
Les chrétiens vont au combat dans la honte. L’escalade du patriarche Cyrille, de la « lutte métaphysique » à la « Guerre Sainte » puis à la « Guerre Sacrée », remplace la honte par le triomphalisme. La tradition orthodoxe exige le deuil même lorsque la guerre est inévitable. Ce que Cyrille proclame en est l’inversion.
Même la tolérance limitée que les Pères ont montrée envers la guerre ne peut s’étendre à ce qu’est devenue la guerre moderne.
La guerre moderne est-elle celle que les Pères envisageaient ?
Il nous est facile, surtout à notre époque, de parvenir à une compréhension moderne de ce qu’est la guerre, de ce qu’est un soldat, puis de lire les saints et de leur appliquer un prisme moderne d’une manière qui trahit leur témoignage.
Le simple fait que nos saints aient servi comme soldats ne signifie évidemment pas que nous puissions les concevoir comme des soldats contemporains ayant tué de nombreuses personnes. La compréhension de ce que signifiait être en guerre, être soldat pour ces saints, n’est pas ce que cela signifie pour nous.
Examinons l’enseignement d’un autre grand luminaire russe, le saint et ardent archevêque Averky, 4e higoumène du monastère de la Sainte-Trinité à Jordanville :
Nous avons vu une transition du comportement humain au comportement bestial durant cette guerre [la Seconde Guerre mondiale]. Je pense au cruel bombardement des quartiers paisibles de civils à Belgrade le jour même de la Grande Fête de Pâques, immédiatement après que la Divine Liturgie eut été célébrée dans les églises. Cela contraste directement avec la guerre mondiale précédente, où durant les grandes fêtes les deux parties belligérantes cessaient leurs activités militaires, échangeaient des salutations et se faisaient même des cadeaux. À peine une vingtaine d’années, et nous voyons un tel « progrès » dans le niveau de cruauté humaine !
— Archevêque Averky de Jordanville, The Struggle for Virtue (Le combat pour la vertu) (Holy Trinity Publications, 2014), chapitre 5 : « Reawakening Our Conscience » (Réveiller notre conscience), p. 63
Ce que la guerre était il y a seulement vingt ans n’est pas ce que la guerre est aujourd’hui. Ce qu’un soldat faisait communément il y a mille ans n’est pas ce que nous pouvons facilement comprendre sans étudier l’histoire.
Nous ne pouvons pas prendre de courtes citations des saints dans lesquelles ils justifient la guerre et les utiliser pour justifier aveuglément ce qui se passe aujourd’hui.
L’hiéromartyr Daniel Syssoïev ajoute une autre dimension :
Avant le XXe siècle, les batailles opposaient des armées professionnelles : les nations ne faisaient pas la guerre aux nations. Les guerres grandioses du XXe siècle auraient été impossibles sans la mobilisation nationale.
— Hiéromartyr Daniel Syssoïev, Questions to a Priest (Questions à un prêtre), Question 191
L’étude de cas hagiographique canonisée de ce type précis de guerre limitée sur le terrain est l’armée du tsar Lazare au Kosovo en 1389, où la guerre remplissait chaque critère patristique que les Pères aient jamais établi pour la défense admissible (Chapter 21).
La guerre telle que les Pères la connaissaient était une guerre limitée entre forces professionnelles, non des nations entières bombardant mutuellement leurs villes et conscrivant des populations entières. Il n’existait aucun concept de « légitime défense » signifiant la destruction d’infrastructures, l’écrasement d’économies et le massacre de milliers de civils loin de tout champ de bataille.
L’idée répugnante que la légitime défense telle que l’évoquent nos pères et nos saints puisse, sous quelque angle que ce soit, être assimilée à la barbarie et à la violence exercées sur les citoyens et les villes qui composent une grande partie de la guerre moderne est un non-sens absolu, sans fondement, et dépourvu du type de piété et de conscience attendu du chrétien orthodoxe.
Le patrologue orthodoxe P. John McGuckin note que cette transformation de la guerre rend tous les cadres anciens obsolètes :
Toutes les théories anciennes de la guerre (que ce soient celles de saint Basile, ou les notions de guerre juste de saint Thomas d’Aquin) furent conçues dans un contexte où la guerre était limitée. Elle était limitée par la saison, par les combattants (essentiellement une affaire masculine entre guerriers professionnels), et par les limitations inhérentes aux armes. Lorsque le canon et l’arbalète firent leur première apparition, ils provoquèrent des ondes de choc morales à travers l’Europe médiévale… La fin la plus radicale de la théorie de la limitation fut l’invention de l’arsenal nucléaire de l’humanité.
— P. John McGuckin, The Orthodox Church: An Introduction to its History, Doctrine, and Spiritual Culture (L’Église orthodoxe : introduction à son histoire, sa doctrine et sa culture spirituelle) (Wiley-Blackwell, 2008), p. 406
Les armes mêmes que Cyrille a déclarées créées « sous la protection de saint Séraphim » sont celles qui ont mis fin à toute application possible de l’ancienne théorie de la limitation.
Tel est le schéma de l’Évangile tout entier. Saint Jean Damascène, dans la théologie systématique la plus autorisée de la tradition orthodoxe, le déclare clairement :
L’Évangile de la connaissance de Dieu a été prêché au monde entier et a mis les adversaires en fuite, non par la guerre, les armes et les camps. Ce furent plutôt quelques hommes désarmés, pauvres, illettrés, persécutés, tourmentés, mis à mort, qui, en prêchant Celui qui était mort crucifié dans la chair, l’emportèrent sur les sages et les puissants, car la puissance toute-puissante du Crucifié était avec eux.
— Saint Jean Damascène, Exposition exacte de la foi orthodoxe, Livre IV, Chapitre 1, p. 201[4]
Désarmés. Pauvres. Persécutés. Mis à mort. Voilà comment l’Église a conquis le monde : par la Croix, non par l’épée.
Mais le patriarche Cyrille ne s’est pas contenté de qualifier la guerre de sainte. Il est allé plus loin, sacralisant les armes elles-mêmes.

« Sous la protection de saint Séraphim »

En octobre 2023, le patriarche Cyrille déclara que l’arsenal nucléaire russe avait été créé sous la protection d’un saint :
Они создали оружие под покровом преподобного Серафима Саровского, потому что по неизреченному Божиему Промыслу это оружие создавалось в обители преподобного Серафима.
Ils ont créé ces armes sous la protection de saint Séraphim de Sarov, car par l’ineffable Providence de Dieu, ces armes furent créées dans le monastère de saint Séraphim.
— Patriarche Cyrille, cérémonie de remise de décoration pour R.I. Ilkaïev, 18 octobre 2023, https://www.patriarchia.ru/article/83443
En novembre 2024, quelques jours seulement après que la Russie eut lancé le nouveau missile hypersonique Orechnik sur Dnipro, le patriarche Cyrille qualifia l’arme de « machine d’arrêt » (стоп-машина) et exhorta les Russes à « remercier nos scientifiques qui créent des armes incroyables, des armes fantastiques, déconcertant les stratèges occidentaux qui pensent pouvoir vaincre la Russie par la force militaire ».[5] Ces déclarations furent rapportées par TASS (agence de presse d’État russe) et d’autres médias russes, mais furent omises de la transcription officielle publiée sur patriarchia.ru.
Cette sacralisation des armes n’est pas nouvelle. L’étude universitaire de Dmitry Adamsky documente que l’Église orthodoxe russe a systématiquement fourni une légitimité théologique à l’arsenal nucléaire russe depuis les années 1990 :
L’Église a pris sur elle avec empressement la responsabilité de la légitimation spirituelle et morale des armes nucléaires, de la charge pastorale de la communauté nucléaire, et de l’articulation et de la transmission du message.
— Dmitry Adamsky, Russian Nuclear Orthodoxy: Religion, Politics, and Strategy (Orthodoxie nucléaire russe : religion, politique et stratégie) (Stanford University Press, 2019), p. 43
Lors d’une conférence de 1996 intitulée « Les armes nucléaires et la sécurité nationale russe », le métropolite Cyrille, comme il l’était alors, exposa la position de l’Église orthodoxe russe :
Face à cette crise multidimensionnelle, lorsque l’économie et les forces armées sont si faibles, les armes nucléaires, produites par le grand labeur et le sacrifice de toute la nation, sont le seul moyen de défense efficace de la Russie. » […] « Nous nous adressons au président, au gouvernement et à l’Assemblée fédérale et exigeons qu’ils considèrent soigneusement chaque étape liée au destin du bouclier nucléaire de notre pays en conjonction avec les intérêts nationaux à long terme.
— Patriarche Cyrille, proclamation à la conférence « Nuclear Weapons and Russian National Security » (Les armes nucléaires et la sécurité nationale russe) (1996), traduit du russe et cité dans Adamsky, Russian Nuclear Orthodoxy (Orthodoxie nucléaire russe), pp. 43-44
L’archevêque de Nijni Novgorod alla plus loin :
Tant que ces armes défendent la Russie et l’Orthodoxie, elles sont morales et bénies.
— Archevêque de Nijni Novgorod, « St. Seraphim and Nuclear Weapons » (Saint Séraphim et les armes nucléaires), cité dans Adamsky, Russian Nuclear Orthodoxy (Orthodoxie nucléaire russe), p. 112
Le clergé orthodoxe russe distinguait les armes nucléaires américaines « sataniques » des armes russes « divines », un théologien affirmant que la « nature morale » de la bombe soviétique avait été prédéterminée par le contrôle spirituel de saint Séraphim.[6]
Trois décennies de travail théologique systématique au cours desquelles la bénédiction d’armes de destruction massive a eu lieu.

Peut-on bénir des armes de destruction massive ?
Les saints n’ont pas permis le massacre aveugle. Le patriarche Cyrille a déclaré que les armes nucléaires avaient été créées « sous la protection de saint Séraphim de Sarov » par « l’ineffable Providence divine ». Devons-nous comprendre que des armes qui tuent sans discrimination ont été créées sous la protection d’un saint ?
Saint Païssios lui-même l’a perçu clairement :
Quand les gens en arrivent au point d’inventer des bombes qui tuent les gens et épargnent les bâtiments, que puis-je dire ? Le Christ a dit : « Une seule âme vaut autant que le monde entier », et pourtant ils accordent plus de valeur aux bâtiments qu’à toutes les personnes. C’est horrible !
— Saint Païssios l’Athonite, Spiritual Counsels, Vol. 2: Spiritual Awakening (Paroles spirituelles, vol. 2 : Éveil spirituel), p. 370
Même la Présence interconciliaire du Patriarcat de Moscou, son organe consultatif interne sur les questions théologiques et canoniques, a rejeté cette logique :
Cela ne se reflète pas dans la tradition de l’Église orthodoxe et ne correspond pas au contenu du Rite de bénédiction des armes militaires lui-même, et par conséquent l’usage de ce rite pour la « sanctification » de tout type d’armes dont l’emploi peut entraîner la mort d’un nombre indéterminé de personnes, y compris les armes à effet indiscriminé et les armes de destruction massive, doit être exclu de la pratique pastorale.
— Présence interconciliaire (Patriarchia.ru), « Проект документа „О благословении православных христиан на исполнение воинского долга” », 3 février 2020. https://www.patriarchia.ru/article/100952[7]
Ce n’était pas une plainte occidentale. Cela vient directement de Russie.
Allons-nous maintenant dire à nos enfants que saint Séraphim a béni les armes nucléaires ? N’est-ce pas une perversion que d’attacher la protection d’un saint et la Providence de Dieu à des armes de mort massive ?

La guerre n’est pas sainte. Les armes ne peuvent être bénies. Mais il reste une affirmation à examiner : que la Russie elle-même occupe un rôle unique dans l’histoire du salut en tant que Celui qui retient eschatologique de l’Antéchrist.
La Russie est-elle Celui qui retient ?
Le langage du katéchon (en grec : ὁ κατέχων, « Celui qui retient », d’après 2 Thessaloniciens 2, 6-7) aggrave l’affirmation de la « Guerre Sainte ». Le CMPR applique ce concept eschatologique à la Russie, prétendant que la nation occupe un rôle apocalyptique unique dans l’histoire du salut. Quiconque s’oppose à l’invasion, selon cette logique, se range du côté du mal cosmique.
Lorsque le patriarche Cyrille et le CMPR invoquent la Russie comme le « katéchon », ils revendiquent un rôle apocalyptique unique pour la nation russe. L’affirmation de Cyrille est explicite :
Вспоминая, что слово Божие говорит применительно к пришествию в мир антихриста, мы можем сказать, что сегодня Россия — это удерживающий. А это означает, что все силы антихриста будут брошены на нашу страну. Что же в нашей стране является сердцевиной духовного сопротивления? Бесспорно, Русская Православная Церковь.
En rappelant ce que la Parole de Dieu dit concernant la venue de l’antéchrist dans le monde, nous pouvons dire qu’aujourd’hui la Russie est Celui qui retient. Et cela signifie que toutes les forces de l’antéchrist seront lancées contre notre pays. Qu’est-ce qui constitue le cœur de la résistance spirituelle dans notre pays ? Incontestablement, l’Église orthodoxe russe.
— Patriarche Cyrille, allocution à la réception de son anniversaire, 20 novembre 2022, https://www.patriarchia.ru/article/79283

Ce n’était pas une remarque imprudente. Le patriarche Cyrille a répété cette affirmation à travers de multiples sermons, chacun plus explicite que le précédent. Ce qui rend cette trajectoire malheureuse, c’est qu’il a autrefois su mieux.
En décembre 2015, un téléspectateur demanda à Cyrille lors de son émission télévisée si la Russie était « Celui qui retient » de 2 Thessaloniciens. Il donna la réponse correcte :
«Удерживающим» является, конечно, не государство с тем или иным названием, и даже не народ. Удерживающим от распространения зла является добро.
« Celui qui retient » n’est, bien entendu, pas un État portant tel ou tel nom, et pas même un peuple. Ce qui retient la propagation du mal, c’est le bien.
— Patriarche Cyrille, émission télévisée « Слово пастыря » (La parole du pasteur), 5 décembre 2015, https://www.patriarchia.ru/article/97257
« Bien entendu, pas un État. » « Pas même un peuple. » En 2015, il rejeta explicitement cette identification. Il connaissait la lecture patristique : le katéchon est la fonction régulatrice de l’ordre civil, non un privilège permanent d’une quelconque nation. Il le dit à la télévision nationale.
Puis vint la guerre.
À Pâques 2023, la nuance était déjà mise à rude épreuve :
В Писании сказано, что некий Удерживающий будет ограждать мир от прихода антихриста. Не хочу сказать, что это Удерживающий — это Россия, потому что неизвестно, сколько еще эпох и времен отделяют нас от пришествия в мир абсолютного зла. Но сегодня страна наша, провозглашая и отстаивая христианские ценности, действительно является силой…
L’Écriture dit qu’un certain Celui qui retient protégera le monde de la venue de l’Antéchrist. Je ne veux pas dire que Celui qui retient EST la Russie, car on ne sait pas combien d’époques et de temps nous séparent encore de la venue dans le monde du mal absolu. Mais aujourd’hui notre pays, proclamant et défendant les valeurs chrétiennes, est véritablement une force…
— Patriarche Cyrille, sermon du Mardi Radieux au monastère Nikolo-Ougrechski, 18 avril 2023, https://www.patriarchia.ru/article/104422

Le patriarche Cyrille avait déclaré ne pas vouloir affirmer que la Russie est Celui qui retient. Mais trois mois plus tard, à la fête de la découverte des reliques de saint Serge, il dit exactement cela. Il commença en reconnaissant la gravité de ce qu’il s’apprêtait à déclarer : « Я никогда не говорил этих слов, но сейчас скажу: время очень тревожное » (« Je n’ai jamais prononcé ces paroles, mais je les dirai maintenant : le temps est très alarmant »). Puis il les prononça :
Нужно молиться за власти наши, за президента, за воинство наше, чтобы мы не сдали своих позиций. Иначе мы не просто будем побеждены некими иноземными силами — речь пойдет о приближении метафизического конца истории, потому что Россия — удерживающий (2 Фес. 2:7).
Nous devons prier pour nos autorités, pour le président, pour nos forces armées, afin que nous ne cédions pas nos positions. Sinon nous ne serons pas simplement vaincus par des forces étrangères : ce qui sera en jeu, c’est l’approche de la fin métaphysique de l’histoire, car la Russie est Celui qui retient (2 Th 2, 7).
— Patriarche Cyrille, allocution à la Laure de la Trinité-Saint-Serge, 18 juillet 2023, https://www.patriarchia.ru/article/104698
Il poursuivit :
Господь избрал нашу страну и нашу Церковь — не по нашей личной святости, не по нашим добрым делам, которых нам недостает, но по молитвам наших святых… Вот за весь этот труд, за все молитвы, за все подвиги и страдания наших предшественников Господь и вручает сегодня нам с вами возможность быть таким удерживающим. И мы с вами должны твердо следовать тому, к чему предназначил нас Господь, чтобы удерживать страну нашу, народ наш, а через это, может быть, весь мир от господства диавола, от распада и разрушения.
Le Seigneur a choisi notre pays et notre Église, non pas pour notre sainteté personnelle, non pas pour nos bonnes œuvres, qui nous font défaut, mais par les prières de nos saints… Pour tout ce labeur, pour toutes les prières, pour tous les podvigs (exploits spirituels) et les souffrances de nos prédécesseurs, le Seigneur nous confie aujourd’hui la possibilité d’être un tel Celui qui retient. Et nous devons suivre fermement ce à quoi le Seigneur nous a destinés : retenir notre pays, notre peuple, et à travers cela, peut-être le monde entier, de la domination du diable, de la décadence et de la destruction.
— Patriarche Cyrille, allocution à la Laure de la Trinité-Saint-Serge, 18 juillet 2023, https://www.patriarchia.ru/article/104698
Il conclut en se comparant à saint Serge de Radonège bénissant l’armée de Dimitri Donskoï pour la bataille de Koulikovo : « Personne alors ne demandait : “Peut-être ne devrions-nous pas nous quereller avec les Tatars ?” Le peuple alla au champ de Koulikovo parce que l’Ancien de Radonège avait ainsi béni. Et moi aussi, je vous bénis tous aujourd’hui pour le service désintéressé envers l’Église et la Patrie. »
La comparaison ne résiste pas à l’examen : saint Serge bénit une guerre défensive contre des oppresseurs étrangers non orthodoxes comme un dernier recours réticent, non une guerre agressive contre des chrétiens orthodoxes. Chapter 20 examine le précédent de Koulikovo en détail et montre qu’il condamne plutôt qu’il ne soutient la guerre actuelle.
En résumé, le patriarche Cyrille en 2015 déclara que Celui qui retient (katéchon) n’était « bien entendu pas un État ». En avril 2023, le patriarche Cyrille dit « je ne veux pas dire ». Et puis en juillet 2023, le patriarche Cyrille, après être entré en guerre, dit enfin « je n’ai jamais prononcé ces paroles, mais je les dirai maintenant ».
Tout à coup, la Russie EST Celui qui retient, la défaite signifie la fin métaphysique de l’histoire, et le patriarche bénit son troupeau pour la guerre comme saint Serge bénit Donskoï pour Koulikovo.
En novembre 2022 (cité plus haut) : « Toutes les forces de l’Antéchrist seront lancées contre notre pays. » Il abandonna sa propre réponse correcte, la remplaça par une théologie nationale, et l’utilisa pour bénir une guerre.
Les Pères ont-ils attribué le katéchon à une nation quelconque ?
Saint Jean Chrysostome, dans sa Quatrième Homélie sur 2 Thessaloniciens, aborde directement l’identité de Celui qui retient :
Certains disent en effet la grâce de l’Esprit, mais d’autres l’Empire romain, opinion à laquelle je me range le plus volontiers. Pourquoi ? Parce que s’il avait voulu parler de l’Esprit, il ne se serait pas exprimé de manière obscure, mais clairement… Mais parce qu’il disait cela de l’Empire romain, il y fait naturellement allusion et parle de manière couverte et obscure. Car il ne souhaitait pas s’attirer des inimitiés superflues et des dangers inutiles.
— Saint Jean Chrysostome, Homélie 4 sur 2 Thessaloniciens, https://www.newadvent.org/fathers/23054.htm[8]
Saint Jean Chrysostome explique que Paul s’est exprimé de manière obscure au sujet de l’Empire romain pour éviter la persécution. Celui qui retient n’est pas une réalité spirituelle permanente assignée à une nation, mais la fonction temporaire de l’ordre civil légitime :
Car aussi longtemps que durera la crainte de cet empire, personne ne s’élèvera volontairement, mais lorsqu’il sera dissous, il attaquera l’anarchie et s’efforcera de s’emparer du gouvernement des hommes et de Dieu.
— Saint Jean Chrysostome, Homélie 4 sur 2 Thessaloniciens, https://www.newadvent.org/fathers/23054.htm[9]
D’autres Pères anciens partageaient cette interprétation. Tertullien, Lactance et Jérôme identifièrent tous le katéchon à l’ordre civil de l’Empire romain. Il ne s’agissait pas de dire que Rome était uniquement sainte, mais que toute autorité légitime maintenant l’ordre social retient temporairement le chaos qui précède l’Antéchrist.
Les Commentaires réunis des Épîtres démontrent que les Pères ne se sont jamais accordés sur une identification unique du katéchon :
- Saint Jean Chrysostome : l’Empire romain
- D’autres : le Saint-Esprit
- D’autres : le temps fixé par Dieu
- D’autres : l’idolâtrie (quand elle cesse, l’Antéchrist arrive)
Il s’agit d’une question exégétique disputée, non d’une doctrine établie pouvant être déployée comme idéologie nationale.
Plus dévastateur encore pour l’affirmation de Cyrille, les saints russes qu’il invoque implicitement la sapent en réalité. Le commentaire de l’archevêque Averky conserve l’interprétation de saint Théophane le Reclus :
Tant que le tsar, ayant en son autorité la possibilité de contenir les mouvements populaires, se tient aux principes chrétiens, il ne permettra pas au peuple de s’en détourner. Il retiendra le peuple. Comme l’Antéchrist considérera que son œuvre la plus importante est de détourner tout le monde du Christ, il n’apparaîtra pas tant qu’un tsar orthodoxe sera sur le trône. Le pouvoir tsariste ne lui permettra pas de réussir ; il entravera ses actions par son esprit. C’est, en substance, « celui qui retient maintenant ». Lorsque le pouvoir tsariste tombera et que chaque nation dans le monde choisira l’auto-gouvernement (républiques et démocraties), alors il sera facile pour l’Antéchrist d’œuvrer.
— Saint Théophane le Reclus, cité dans l’archevêque Averky Taouchev, Commentary on the Holy Scriptures of the New Testament (Commentaire des Saintes Écritures du Nouveau Testament) (Holy Trinity Publications, 2021), p. 787
Même selon la lecture monarchiste russe du katéchon, la fonction de rétention est liée à l’autocratie orthodoxe, non à la nation russe en tant que telle. La Russie est une république depuis 1917. Les saints russes mêmes que Cyrille invoque implicitement diraient que le katéchon a cessé lorsque le tsar fut renversé. Cyrille ne peut prétendre que la Russie est Celui qui retient quand l’institution qui, selon sa propre tradition, remplissait la fonction de rétention n’existe plus.
Saint Jean de Cronstadt aiguise davantage l’ironie :
Le Seigneur veille au bien des royaumes terrestres (et surtout au bien de Son Église) par la médiation des autorités terrestres qui ne permettent pas la propagation des enseignements impies ou hérétiques et des schismes. Le plus grand scélérat de l’histoire du monde, qui apparaîtra dans les derniers temps, l’Antéchrist, ne peut pas encore apparaître parmi nous, car nous sommes gouvernés par l’autocratie qui retient la conduite désordonnée et les enseignements ignorants des athées.
— Saint Jean de Cronstadt, cité dans Averky, Commentary on the New Testament (Commentaire du Nouveau Testament), p. 787
Pour saint Jean de Cronstadt, la fonction de rétention consiste spécifiquement à empêcher « les enseignements impies ou hérétiques ». Cyrille prétend que la Russie est le katéchon tout en promouvant lui-même les hérésies que ce livre documente : l’œcuménisme, le culte interreligieux, une théologie de la guerre contredisant les Pères. Selon le propre critère de saint Jean de Cronstadt, le katéchon retient précisément ce que Cyrille propage.
Une interprétation patristique majeure traite donc le katéchon comme la fonction régulatrice générale de l’autorité civile légitime, et non comme un privilège permanent d’une seule nation. Prétendre qu’un État moderne particulier remplit uniquement cette fonction apocalyptique, et que ses campagnes militaires constituent donc des batailles cosmiques contre l’Antéchrist, dépasse de loin tout ce que les Pères ont enseigné. Cela transforme une question exégétique disputée en idéologie nationale. C’est de la mythologie politique habillée de langage théologique.
Ce que l’hiéromartyr Daniel Syssoïev a réellement enseigné
Le patriarche Cyrille arriva aux funérailles de l’hiéromartyr Daniel Syssoïev en 2009 et célébra personnellement la litia, un office de prière commémorative, auprès de son cercueil.[10] La litia fut retransmise en direct sur patriarchia.ru et la chaîne de télévision Spas. À l’Assemblée éparchiaque le mois suivant, Cyrille inscrivit le P. Daniel parmi les membres du clergé défunts de l’année et conduisit l’assemblée à chanter « Mémoire éternelle ».[11] Il le qualifia de « serviteur fidèle » qui prêchait « la parole de Dieu ». Qu’enseignait réellement ce serviteur fidèle au sujet du katéchon ?
Lorsque d’autres se mirent à discuter de politique et à louer « Moscou Troisième Rome », Syssoïev les interrompit :
Qu’est-ce que tout cela, « Troisième Rome, Troisième Rome » ! Celui qui retient, qui était Rome, est depuis longtemps les États-Unis. Ils retiennent l’avancée de l’islam. Nous devons le reconnaître et comprendre que nous sommes une seule civilisation chrétienne.
— Hiéromartyr Daniel Syssoïev, rapporté par Maria Sentchoukova dans Неизвестный Даниил (Le Daniel inconnu) (2012)[12]
L’hiéromartyr que Cyrille a loué rejeta l’affirmation même que Cyrille fait aujourd’hui. L’hiéromartyr Daniel Syssoïev identifia les États-Unis, et non la Russie, comme le katéchon contemporain. Il rejeta entièrement la mythologie de la « Troisième Rome ». Et il désigna la résistance à l’islam comme la fonction déterminante.
Notons l’ironie : l’hiéromartyr Daniel identifia le katéchon par sa résistance à l’islam. Or le patriarche Cyrille fraternise avec les musulmans et affirme que les chrétiens orthodoxes et les musulmans adorent « un seul et même Dieu » (voir Chapter 5). Cyrille prétend que la Russie est le katéchon tout en sapant la fonction même que Syssoïev utilisait pour l’identifier.
Qui combat dans cette guerre « sainte » ?
Si cette guerre est une lutte « sainte » pour l’Orthodoxie, qui exactement la mène ?
La guerre en Ukraine a attiré des combattants d’horizons très divers, dont beaucoup ne sont pas des chrétiens orthodoxes. Des Tatars musulmans, des protestants, des catholiques romains, des communistes et des volontaires laïcs ont pris part au conflit des deux côtés, souvent poussés par le devoir national, l’allégeance politique ou la conviction personnelle plutôt que par une confession explicite de la foi orthodoxe.
Cette réalité expose une incohérence cruciale dans l’affirmation du patriarche Cyrille ; sa déclaration sur la mort au combat lavant les péchés ne fait aucune référence explicite aux chrétiens orthodoxes baptisés ; prise au pied de la lettre, elle s’applique simplement à « ceux qui meurent en accomplissant leur devoir militaire ». Selon cette logique, même des mercenaires, des condamnés ou des musulmans combattant contre des chrétiens orthodoxes se verraient accorder un statut salvifique, une affirmation étrangère à la tradition des saints.
La Russie a envoyé des milliers de combattants musulmans de Tchétchénie en Ukraine en soutien à la Russie. Des volontaires étrangers de gauche ont rejoint des unités pro-russes, y compris des membres du Parti communiste d’Ukraine, tandis que le Groupe Wagner (une société militaire privée russe) a déployé des mercenaires, des recrues étrangères et des prisonniers dans des campagnes brutales comme celle de Bakhmout. Wagner est un réseau séculier défini par le profit, la coercition et des atrocités documentées, non une force religieuse orthodoxe.
Du côté ukrainien, des Tatars de Crimée et d’autres musulmans ont rejoint les forces ukrainiennes, des protestants ont pris les armes ou servi comme aumôniers malgré les traditions pacifistes, des membres du clergé catholique romain comme le Père jésuite Andriy Zelinskyy exercent leur ministère auprès des soldats au front, et des dizaines de milliers de volontaires étrangers sont passés par la Légion internationale d’Ukraine depuis 2014.
Selon la logique de Cyrille, les Tatars combattant pour l’Ukraine, les musulmans tchétchènes combattant pour la Russie, les aumôniers jésuites, les milices communistes et les mercenaires de Wagner se verraient tous accorder le statut salvifique par la mort au combat.
La tradition patristique est claire : le martyre requiert la confession explicite du Christ dans la communion de l’Église, non le simple service militaire ou la loyauté idéologique. Cela dépasse même l’indulgence de croisade du pape Urbain II et n’a aucun précédent chez les Pères. Le caractère divers et non orthodoxe des combattants révèle que ce conflit est politique, national et idéologique plutôt qu’une lutte sainte.
Si la promesse ne s’applique qu’aux soldats orthodoxes, alors il ne s’agit pas vraiment du sacrifice. Si elle s’applique à tous ceux qui meurent au combat, alors il ne s’agit pas vraiment d’Orthodoxie. Dans les deux cas, l’affirmation s’effondre.
Qualifier de telles morts de « martyre » revient à abandonner le consensus patristique et à le remplacer par une théologie de la guerre qui glorifie le meurtre plutôt que le témoignage du Christ. Pour un tableau complet de ce que le patriarche Cyrille a spécifiquement béni, voir Chapter 23. Pour la réponse de l’Église orthodoxe ukrainienne canonique à l’invasion, voir Chapter 29. Pour la réfutation de la défense « il voulait en fait dire X », voir Chapter 17.
Où sont les saints qui ont mené la guerre sainte ?
Si la « guerre sainte » est orthodoxe, où sont les saints qui l’ont menée ?
L’Église a canonisé de nombreux saints militaires : saint Démétrius de Thessalonique, saint Georges, saint Théodore Tiron, saint Théodore Stratilate, saint Sébastien, saint Mercure, saint Ménas, saint Polyeucte, saint Mertios. Ce n’étaient pas des soldats symboliques. Ils détenaient un grade militaire réel et souvent un pouvoir de commandement.
Saint Sébastien était général et capitaine de la Garde prétorienne.[13] Saint Démétrius était un commandant militaire à Thessalonique ; il était courant à cette époque que de tels commandants usurpent l’autorité impériale. Saint Polyeucte possédait « des biens considérables » et un grade militaire ; lorsque la persécution survint, « ni le désir de son épouse, ni l’amour de ses enfants, ni l’aspiration au rang et aux dignités » ne l’empêchèrent de confesser le Christ.[14] Saint Mertios détenait un commandement dans le bataillon mauritanien ; lorsqu’il fut découvert comme chrétien, « ils lui ôtèrent sa ceinture, symbole de son grade militaire ».[15]
Ces saints avaient les moyens de mener la guerre contre leurs persécuteurs païens. Ils avaient des troupes, une formation et une autorité. Si la guerre sainte contre les païens était un concept orthodoxe, nous nous attendrions à le trouver ici : des saints-soldats organisant une résistance armée contre ceux qui exigeaient l’apostasie, célébrés par l’Église pour avoir défendu la foi par la force.
Où cela se trouve-t-il ? Quel saint militaire a mené une guerre sainte contre les païens ? Quel récit hagiographique loue la résistance armée à la persécution ?
La question n’est pas une esquive rhétorique. C’est un défi authentique : produisez l’exemple. Montrez-nous le saint qui a pris les armes contre ses persécuteurs et a été glorifié pour cela. Tant que cet exemple n’est pas produit, la charge de la preuve incombe à ceux qui prétendent que la guerre sainte fait partie de la tradition orthodoxe.
Précédents historiques
Les innovations du patriarche Cyrille ne sont pas sans précédent. L’Église orthodoxe a fait face à des tentatives similaires par le passé. Dans chaque cas, l’Église les a finalement rejetées.
La tentative pré-Crète
Ce n’est pas la première fois que le Patriarcat de Moscou tente d’établir des fondements théologiques pour la « guerre sainte ».
Le métropolite Chrysostome de Messénie, s’exprimant à la Conférence théologique internationale d’Athènes organisée par l’Université nationale et capodistrienne sous les auspices de l’Église de Grèce, a donné un témoignage oculaire :
J’ai été témoin des efforts déployés par les Russes, ainsi que par d’autres Églises, lors des réunions préparatoires au Concile de Crète pour inclure une disposition sur la guerre sainte dans le texte.
Cela s’est passé bien avant que la question de l’Ukraine ne se pose. Nous, les Églises grecques orthodoxes, nous nous sommes battus pour que cette disposition ne soit pas incluse. Et nous avons réussi.
— Métropolite Chrysostome de Messénie, Orthodox Times, https://orthodoxtimes.com/revelation-from-metropolitan-of-messinia-the-russians-wanted-a-provision-on-holy-war-in-the-preparatory-text-for-crete/
Les tentatives de légitimer une théologie de la guerre sainte sont antérieures à l’invasion de l’Ukraine de plusieurs années.

Le Patriarcat de Moscou sous le patriarche Cyrille cherchait une justification théologique pour la « guerre sainte » bien avant 2022, et en fut empêché par d’autres juridictions.
Le pape Urbain II et les croisades (1095)
Mais la comparaison de Cyrille avec les papes croisés occidentaux n’est-elle pas injuste, voire offensante ? Malheureusement, la comparaison n’est pas rhétorique, mais structurelle.
En 1095, près d’un demi-siècle après que le Grand Schisme eut séparé Rome de l’Église orthodoxe, le pape Urbain II proclama la Première Croisade et offrit une indulgence plénière aux participants : la rémission de tous les péchés pour ceux qui mouraient dans la guerre sainte.
De multiples récits de son sermon au Concile de Clermont (notamment ceux de Foucher de Chartres, Robert le Moine et Guibert de Nogent) rapportent qu’Urbain promit la rémission des péchés à ceux qui « prenaient la croix » pour Jérusalem. Dans une lettre aux fidèles de Bologne en 1096, il répéta explicitement que ceux qui partaient en croisade dans un esprit de pénitence obtiendraient le plein pardon des péchés, une formulation que les canonistes ultérieurs interprétèrent comme une indulgence plénière. Les historiens modernes s’accordent largement à dire que cette offre de récompense spirituelle, résumée dans des slogans comme « Deus vult », fut décisive pour mobiliser les recrues et devint un trait définitoire de l’idéologie des croisades.
L’Église orthodoxe rejeta cette innovation. L’Orient n’a jamais accepté la doctrine occidentale des indulgences. L’Orient n’a jamais accepté que les papes puissent promettre le salut automatique aux participants de campagnes militaires. L’Orient a maintenu le cadre patristique : tuer blesse l’âme, la pénitence est requise, et aucune autorité ecclésiastique ne peut simplement annuler cette réalité par décret.
Ce que Cyrille a proclamé est structurellement identique à ce qu’Urbain a proclamé. Les deux promettent que la mort dans une guerre particulière lave les péchés. Les deux attachent une signification salvifique à la participation aux campagnes militaires. Les deux contournent l’exigence patristique de pénitence, de repentir et d’exclusion de la communion. La seule différence est qu’Urbain eut l’honnêteté d’appeler cela une indulgence. Cyrille utilise un langage orthodoxe tout en important la même logique sous-jacente.
Pendant des siècles, les théologiens orthodoxes ont critiqué la doctrine latine des indulgences comme un écart par rapport au christianisme patristique. Nous ne pouvons pas maintenant adopter la même doctrine sous un nom différent et prétendre être restés fidèles simplement parce qu’un patriarche orthodoxe l’a énoncée. Si la mort au combat en Ukraine « lave tous les péchés », alors Urbain avait raison et la critique orthodoxe des indulgences avait tort. Si la critique orthodoxe avait raison, alors Cyrille a tort. Cependant, ces deux choses ne peuvent pas être simultanément vraies.
Même le patriarche œcuménique Bartholomée, que beaucoup critiquent à juste titre pour avoir embrassé l’hérésie, s’exprime clairement sur ce point. Dans une homélie du 3 avril 2022 à l’église de la Sainte-Trinité à Constantinople, faisant référence à sa récente visite en Pologne, il déclara que la guerre en Ukraine « n’est pas une guerre sainte et bénie, comme certains le prétendent. C’est une guerre mauvaise, une guerre impie », et appela les fidèles à prier pour sa fin rapide et pour la restauration de la paix en Ukraine et dans le monde entier.[16] Sur cette question, son jugement coïncide avec le consensus patristique selon lequel aucune guerre n’est « sainte » (même lorsque la résistance peut être tragiquement nécessaire).
En résumé
Le métropolite Antoine qualifia la guerre de moindre mal. Le patriarche Cyrille la qualifie de sacrée. Saint Jean Chrysostome identifia le katéchon avec la fonction générale de l’ordre civil. Cyrille l’attribua nommément à la Russie, contredisant sa propre réponse de 2015 à la télévision nationale. La Présence interconciliaire du Patriarcat de Moscou lui-même a statué que la bénédiction des armes de destruction massive « doit être exclue de la pratique pastorale ». Cyrille les déclara créées sous la protection de saint Séraphim. Les Églises grecques orthodoxes bloquèrent sa tentative d’insérer une disposition sur la guerre sainte avant le Concile de Crète. Il en proclama une de toute façon. Si le métropolite fondateur de l’EORHF, la Présence interconciliaire et les Églises grecques rejettent tous ce que Cyrille enseigne, la question n’est pas de savoir si l’enseignement est orthodoxe. La question est de savoir si l’homme qui l’enseigne a violé les canons mêmes qu’il est tenu de respecter.
Original russe : « С духовно-нравственной точки зрения специальная военная операция является Священной войной. » ↩
Même allocution : «мы вынуждены воспринимать события на Украине не только как тяжелейшую трагедию нашего народа, разделенного злой внешней волей, но и как продолжение той, незавершенной войны, в которой мы одержали Великую Победу весной 45-го, но не сумели до конца искоренить зло нацизма.» Sur la Russie comme Troisième Rome : «На наше Отечество на протяжении нескольких веков была возложена высокая и ответственная миссия: быть мировым центром православного христианства, “Третьим Римом”.» Source primaire : https://www.patriarchia.ru/article/118370 ↩
Original russe : « Это священная война. Это война с сатанизмом. » ↩
Original grec : « εἰς πᾶσαν τὴν γῆν τὸ Ευαγγέλιον τῆς θεογνωσίας κεκήρυκται οὐ πολέμῳ καὶ ὅπλοις καὶ στρατοπέδοις τοὺς ἐναντίους τροπούμενον ἀλλ᾿ ὀλίγοι πτωχοί, ἀγράμματοι, διωκόμενοι, αἰκιζόμενοι, θανατούμενοι, σταυρωθέντα σαρκὶ καὶ θανόντα κηρύττοντες τῶν σοφῶν καὶ δυνατῶν κατεκράτησαν· εἵπετο γὰρ αὐτοῖς τοῦ σταυρωθέντος ἡ παντοδύναμος δύναμις » ↩
Patriarche Cyrille, allocution au XXVIe Conseil mondial du peuple russe, 28 novembre 2024. Texte russe : « Но что означает появление этого ‘Орешника’? Это же ‘стоп-машина’! » et « Нужно благодарить наших ученых, которые создают невероятное оружие, фантастическое оружие, вводя в недоумение и какой-то кошмар тех западных стратегов, которые думают военной силой одолеть Россию. » Ces déclarations furent rapportées par TASS https://tass.ru/obschestvo/22522089 et Moskva 24 https://www.m24.ru/news/politika/28112024/747478 mais furent omises de la transcription officielle publiée sur patriarchia.ru https://www.patriarchia.ru/article/112644. Le missile Orechnik fut utilisé pour la première fois le 21 novembre 2024, contre Dnipro, Ukraine. ↩
Adamsky, Russian Nuclear Orthodoxy (Orthodoxie nucléaire russe), pp. 76-77. Pavel Florenski, professeur et petit-fils du célèbre philosophe religieux, « exigeait une différenciation éthique entre la “bombe défenseuse” russe et la “bombe tueuse” américaine. Selon lui, la “nature morale” de la bombe soviétique avait été prédéterminée par le contrôle spirituel de saint Séraphim. » ↩
Original russe : « Не отражено в традиции Православной Церкви и не соответствует содержанию самого Чина благословения воинских оружий, а потому должно быть исключено из пастырской практики использование данного чинопоследования для “освящения” любых разновидностей оружия, употребление которого может повлечь за собой гибель неопределенного количества людей, в том числе оружия неизбирательного действия и оружия массового поражения ». ↩
Original grec : « Οἱ μὲν τοῦ Πνεύματος τὴν χάριν φασίν, οἱ δὲ τὴν Ῥωμαϊκὴν ἀρχήν, οἷς ἐγὼγε μάλιστα τίθεμαι. Διὰ τί; Ὅτι εἰ τὸ Πνεῦμα ἐβούλετο εἰπεῖν, οὐκ ἂν εἶπεν ἀσαφῶς, ἀλλὰ φανερῶς…Ἐπειδὴ δὲ περὶ τῆς Ρωμαϊκῆς ἀρχῆς τοῦτό φησιν, εἰκότως ἠνίξατο, καὶ τέως φησὶ συνεσκιασμένως· οὐδὲ γὰρ ἐβούλετο περιττὰς ἔχθρας ἀναδέχεσθαι καὶ ἀνονήτους κινδύνους. » ↩
Original grec : « Καὶ εἰκότως. Ἕως γὰρ ἂν ὁ ταύτης ᾖ τῆς ἀρχῆς φόβος, οὐδεὶς ταχέως ὑποταγήσεται, ὅταν δὲ αὕτη καταλυθῇ, ἐπιθήσεται τῇ ἀναρχίᾳ, καὶ τὴν τῶν ἀνθρώπων καὶ τὴν τοῦ Θεοῦ ἐπιχειρήσει ἁρπάσαι ἀρχήν. » ↩
https://www.patriarchia.ru/article/43697 (21 nov. 2009). La litia fut retransmise en direct sur patriarchia.ru et la chaîne de télévision Spas. ↩
https://www.patriarchia.ru/article/100655 (23 déc. 2009). Rapport du patriarche Cyrille à l’Assemblée éparchiaque de Moscou. ↩
Original russe : « Да что вы все “третий Рим, третий Рим”! Удерживающим, которым был Рим, уже давно являются США. Они сдерживают наступление ислама. Надо это признать и понять, что мы одна христианская цивилизация. » ↩
Saint Païssios, Spiritual Counsels (Paroles spirituelles), vol. 2, p. 132. ↩
Synaxariste, janvier, pp. 268-273. ↩
Synaxariste, janvier, pp. 342-343. ↩
Patriarche œcuménique Bartholomée, homélie à l’église de la Sainte-Trinité, Stavrodromi, Constantinople, 3 avril 2022. Bartholomée avait visité la Pologne du 27 au 29 mars 2022, et fit référence à cette visite dans l’homélie. CatholicCulture.org a confirmé la citation mot pour mot. ↩