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L'Hérésie du Patriarche Cyrille
Annexe A

Du Consensus Patrum

Selon quel critère identifions-nous l’hérésie, et qui a l’autorité pour le faire ?

Beaucoup de lecteurs, en particulier ceux formés dans des cadres académiques ou institutionnels occidentaux, supposent que « consensus » signifie un vote majoritaire, qu’« autorité » signifie diplômes académiques ou position hiérarchique, et que « tradition » signifie tout ce que l’Église institutionnelle enseigne actuellement. Ces suppositions sont fausses. Comprendre le concept orthodoxe de consensus patrum (l’accord des Pères) est essentiel pour comprendre pourquoi les arguments de ce livre ont du poids, et pourquoi les défenses offertes par les théologiens académiques n’en ont pas.

Qu’est-ce que le Consensus Patrum ?

Saint Jean Damascène, ce pilier de la théologie orthodoxe, articula le principe avec sa précision caractéristique :

Ce qui est rare ne peut devenir loi dans l’Église, et une hirondelle ne fait pas le printemps, comme Grégoire le Théologien l’admet, et la vérité est que même un seul mot n’est pas capable de renverser la tradition de l’Église entière, d’une extrémité de la terre à l’autre. Acceptez donc la multitude des paroles scripturaires et patristiques.

— Saint Jean Damascène, « Contre ceux qui attaquent les Saintes Images », dans Greek Fathers of the Church, vol. 3, par. 25-26[1]

Ailleurs, saint Jean Damascène met en garde contre ceux qui voudraient innover :

Nous n’ôterons pas les bornes anciennes que nos pères ont posées, mais nous gardons les traditions que nous avons reçues, n’ôtant pas les bornes que nos Saints Pères ont posées, et ne donnant aucune place à ceux qui veulent innover et détruire l’édifice de la Sainte Église de Dieu.

— Saint Jean Damascène, Des images (Troisième Apologie)

Cette déclaration contient plusieurs principes cruciaux :

  1. Ce qui est rare n’est pas normatif. On peut toujours trouver une déclaration isolée d’un Père qui semble soutenir presque n’importe quelle position. Mais les déclarations isolées n’établissent pas la doctrine. Le consensus le fait.
  2. Une hirondelle ne fait pas le printemps. Un seul théologien, aussi brillant soit-il, ne peut renverser ce que l’Église a toujours enseigné. Pas plus qu’un seul hiérarque, aussi élevée soit sa position.
  3. La tradition s’étend à l’Église entière. D’une extrémité de la terre à l’autre, à travers les siècles, les Pères parlent d’une seule voix sur les questions essentielles. C’est cela que nous recherchons.

Le métropolite Néophyte de Morphou, rapportant l’enseignement de saint Porphyre, de saint Jacques et de saint Païssios, l’a dit simplement :

Écoute les saints, mon fils. Les évêques peuvent se tromper. Les patriarches peuvent se tromper. Les synodes peuvent se tromper. Là où tu as des saints qui sont d’accord, tu n’as pas d’erreurs ! Cela s’appelle l’accord des Pères.

— Métropolite Néophyte de Morphou, citant l’enseignement de saint Porphyre, de saint Jacques et de saint Païssios l’Athonite

Les évêques peuvent errer. Les patriarches peuvent errer. Même les synodes peuvent errer. L’accord des saints ne le peut, parce que le Saint-Esprit parle à travers leur témoignage collectif.

Saint Ignace Briantchaninov, le grand saint et théologien russe du XIXe siècle, écrivit dans Le Champ :

Tous les écrits des Saints Pères furent composés par l’inspiration ou sous l’influence du Saint-Esprit. Quelle merveilleuse consonance ils ont tous ! Quel accord incroyable ! Celui qui se laisse guider par eux a, sans aucun doute, le Saint-Esprit lui-même pour guide.

— Saint Ignace Briantchaninov, The Field, « On Reading the Holy Fathers », p. 27

Merveilleuse consonance. Accord incroyable. Et la conséquence : celui qui suit les Pères a le Saint-Esprit pour guide. C’est ce que signifie le consensus patrum en pratique. La diversité des circonstances des Pères, leurs siècles, leurs langues, et pourtant l’unité de leur enseignement sur les questions de foi : c’est la marque du Saint-Esprit parlant à travers eux.

Saint Vincent de Lérins donna à ce principe sa formulation la plus célèbre, les trois critères par lesquels la tradition authentique est reconnue :

Tout soin possible doit être pris pour que nous tenions cette foi qui a été crue partout, toujours, par tous.

— Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, 2

Universalité, antiquité, consentement. Ce qui a été cru partout (non seulement dans une école), toujours (non seulement à une époque), et par tous (non seulement par un théologien). Ces trois critères sont la mesure pratique du consensus patrum.

Saint Vincent précise également de quels Pères les opinions comptent dans l’application de cette mesure. Tout écrivain invoquant les Pères ne se qualifie pas comme témoin de la tradition :

Seules les opinions de ces Pères doivent être utilisées pour comparaison, qui, vivant et enseignant saintement, sagement et avec constance dans la foi et la communion catholiques, furent jugés dignes soit de mourir dans la foi du Christ, soit de souffrir la mort heureusement pour le Christ.

— Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, 28

« Dans la foi et la communion catholiques. » Le critère spirituel (sainteté, sagesse, constance) et le critère ecclésial (rester en communion avec l’Église catholique) sont inséparables. On ne peut faire appel au consensus des Pères depuis l’extérieur de la communion qui l’a produit.

Saint Vincent fournit également l’ordre de priorité lorsque des erreurs surgissent. Si une partie de l’Église s’oppose au tout, si la nouveauté défie l’antiquité, ou si la dissidence de quelques-uns contredit le consentement du plus grand nombre :

Ils doivent préférer l’intégrité du tout à la corruption d’une partie ; et dans ce même tout, ils doivent préférer la religion de l’antiquité à la profanation de la nouveauté ; et dans l’antiquité elle-même pareillement, à la témérité d’un seul ou d’un très petit nombre ils doivent préférer, avant tout, les décrets généraux, s’il en est, d’un Concile universel, ou s’il n’y en a pas, alors, ce qui est le mieux après, ils doivent suivre la croyance concordante de nombreux et grands maîtres.

— Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, 27

La priorité est explicite : un concile universel d’abord ; quand aucun concile ne s’est prononcé, la croyance concordante de nombreux Pères approuvés.

Trois siècles avant saint Vincent, saint Irénée de Lyon, disciple de saint Polycarpe qui lui-même connut l’apôtre Jean, avait déjà décrit cette réalité :

L’Église, ayant reçu cette prédication et cette foi, bien que dispersée dans le monde entier, la conserve cependant avec soin, comme si elle n’habitait qu’une seule maison. Elle croit aussi ces points de doctrine tout comme si elle n’avait qu’une seule âme et un seul et même cœur, et elle les proclame, les enseigne et les transmet avec une parfaite harmonie, comme si elle ne possédait qu’une seule bouche. Car, bien que les langues du monde soient dissemblables, pourtant le contenu de la tradition est un et le même. Mais comme le soleil, cette créature de Dieu, est un et le même dans le monde entier, ainsi également la prédication de la vérité brille partout et éclaire tous les hommes qui veulent parvenir à la connaissance de la vérité.

— Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies I.10.2

Une maison, une âme, un cœur, une bouche : et cela dans une Église du IIe siècle déjà dispersée de la Germanie à la Libye, parlant une douzaine de langues. L’unité que saint Irénée décrit est organique, l’œuvre du Saint-Esprit chez des saints qui partagent la même foi parce qu’ils partagent le même Dieu.

Quand nous parlons de « consensus patristique » sur un sujet particulier, nous ne voulons pas dire une majorité numérique et quantifiable. Nous voulons dire les enseignements de saints qui sont reconnus comme les plus autorisés sur un sujet donné : l’accord entre ceux qui, par la purification, l’illumination et la théosis (l’union avec Dieu), ont atteint la connaissance expérientielle de Dieu et peuvent guider les fidèles vers le salut.[2]

Suivre l’Église, c’est suivre les Saints Pères. Chaque Concile œcuménique ouvrait ses définitions dogmatiques par la formule « Suivant les Saints Pères » (Ἑπόμενοι τοῖς ἁγίοις πατράσι), parce que les conciles se comprenaient comme témoins de ce que les Pères avaient toujours enseigné, non comme des législateurs inventant de nouvelles doctrines. Et suivre les Saints Pères des temps anciens, c’est suivre les Saints Pères de notre propre temps qui participent à la même expérience de purification, d’illumination et de déification que les Saints Pères avant eux.

Qui est un vrai théologien ?

Dans la tradition chrétienne orthodoxe, le théologien authentique se définit par une rencontre directe ou indirecte avec les réalités divines, lui permettant de discerner les œuvres de Dieu de celles des êtres créés, en particulier les activités trompeuses du diable et des démons.[3]

Le P. Jean Romanidès, dans ses œuvres fondamentales Dogmatic and Symbolic Theology et Patristic Theology, articule les caractéristiques d’un théologien orthodoxe authentique :

En résumé : la connaissance des énergies de Dieu est acquise soit directement par l’illumination divine ou la vision (théoria), soit indirectement par les enseignements des prophètes, des apôtres, des saints, de la Sainte Écriture, des écrits des Pères de l’Église et des décisions et pratiques des Conciles œcuméniques et locaux. Le don du discernement, la capacité de distinguer entre les énergies de Dieu et celles des êtres créés (en particulier les influences démoniaques), est essentiel. L’engagement dans le combat spirituel est également nécessaire : un théologien ignorant des tactiques de l’ennemi ne peut poursuivre sa propre sanctification, encore moins guider ou guérir autrui. Les étapes de la croissance spirituelle font partie intégrante de la compréhension des enseignements dogmatiques et de la sainte tradition de l’Église.

Un professeur de théologie dans une université prestigieuse, s’il n’a pas progressé à travers la purification vers l’illumination, n’est pas un théologien au sens orthodoxe. Il est un spécialiste de la théologie, ce qui est une chose entièrement différente. Ses diplômes académiques ne lui confèrent aucune autorité pour interpréter les Pères ou se prononcer sur les questions d’hérésie.

Inversement, un moine illettré dans le désert qui a atteint la théosis est un vrai théologien, qu’il ait ou non jamais lu un livre. Sa connaissance expérientielle de Dieu lui donne le discernement pour reconnaître la vérité du mensonge.

Saint Jean Climaque articula ce principe avec sa précision caractéristique :

La pureté fait de son disciple un théologien, qui saisit de lui-même les dogmes de la Trinité.

— Saint Jean Climaque, L’Échelle sainte, Degré 30

Il n’existe pas de théologie en dehors des limites de l’expérience spirituelle.

Les étapes de la croissance spirituelle

Le chemin pour devenir théologien est inséparable des étapes de la perfection spirituelle décrites dans l’Écriture et la Tradition. Les Pères en décrivent trois : la purification (katharsis), la purification des passions qui obscurcissent l’intellect ; l’illumination (fotismos), l’éclairage continu du noûs (l’intellect spirituel, l’œil de l’âme) qui transforme la capacité de l’âme à percevoir les réalités spirituelles ; et la théosis, la vision de la gloire de Dieu, vécue de manière éminente par les apôtres lors de la Transfiguration et à la Pentecôte.[4]

Les saints dont nous citons les écrits tout au long de ce livre ont vécu ces étapes. Quand les saints parlent d’hérésie, ils parlent d’une expérience vécue de Dieu. Leurs paroles ont du poids parce qu’elles viennent d’âmes transformées qui ont vu Dieu.

Pourquoi les saints sont d’accord

Si le consensus des Pères est la mesure de la vérité, nous devons nous demander : pourquoi sont-ils d’accord ? La réponse est enracinée dans l’Écriture elle-même.

Le Christ a promis à ses apôtres : « Quand il sera venu, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans toute la vérité » (Jn 16, 13). Non une vérité partielle, non une vérité régionale, non une vérité qui varie selon l’époque ou la culture : toute la vérité. L’apôtre Paul explique le mécanisme : « Dieu nous les a révélées par son Esprit ; car l’Esprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu… Or nous, nous avons la pensée du Christ » (1 Co 2, 10.16). Ceux qui reçoivent l’Esprit reçoivent la même pensée : la pensée du Christ. C’est pourquoi la première communauté de croyants fut décrite comme étant « un seul cœur et une seule âme » (Ac 4, 32), et pourquoi Paul exhorte les Éphésiens à garder « l’unité de l’Esprit par le lien de la paix », car « il y a un seul corps et un seul Esprit… un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême » (Ep 4, 3-6). L’unité est donnée par l’Esprit et reconnue par ceux qui le possèdent.

L’apôtre Jean le rend explicite : « Vous avez reçu l’onction de la part du Saint, et vous connaissez toutes choses… la même onction vous enseigne toutes choses, et elle est vraie, et ce n’est point un mensonge » (1 Jn 2, 20.27). La même onction, le même Esprit, enseigne la même vérité à tous ceux qui le reçoivent, à travers chaque siècle, chaque langue, chaque continent. Et parce que l’Esprit est l’auteur de l’Écriture, l’interprétation privée de l’Écriture est elle-même exclue : « Toute prophétie de l’Écriture ne provient pas d’une interprétation particulière, car ce n’est pas par la volonté de l’homme qu’une prophétie a jamais été apportée, mais c’est poussés par le Saint-Esprit que des hommes de Dieu ont parlé » (2 P 1, 20-21). L’Esprit qui parla à travers les prophètes et les apôtres est le même Esprit qui parle à travers les Pères qui les interprètent.

Le premier concile de l’Église, à Jérusalem, établit le modèle. Quand les apôtres parvinrent à leur décision, ils ne dirent pas « il nous a semblé bon après mûre délibération ». Ils dirent : « Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous » (Ac 15, 28). Ils savaient ce qui semblait bon à l’Esprit parce que l’Esprit était actif en eux. Le P. Jean Romanidès commente : « Comment savent-ils ce qui “a semblé bon au Saint-Esprit” ? Ils le savent parce que le Saint-Esprit était en eux et qu’ils l’avaient expérimenté. »[5]

Ce modèle scripturaire est précisément ce que les Pères entendent par consensus patrum. Les saints qui marchent sur le même chemin de purification, d’illumination et de théosis parviennent à la même destination, parce que le même Esprit les guide tous. Leur accord est reconnu, jamais négocié. Comme l’explique Romanidès :

Ni l’illumination ni la glorification ne peuvent être institutionnalisées. L’identité de cette expérience d’illumination et de glorification parmi ceux qui possèdent les dons de la grâce, qui sont dans ces états, n’exige pas nécessairement l’identité de l’expression dogmatique, surtout quand ceux qui sont ainsi doués sont géographiquement éloignés les uns des autres sur de longues périodes. En tout cas, quand ils se rencontrent, ils s’accordent facilement sur la même forme de formulation dogmatique de leurs expériences identiques.

— P. Jean Romanidès, dans le métropolite Hiérothéos Vlachos, The Mind of the Orthodox Church (Levadia : Monastère de la Naissance de la Théotokos, 2010), p. 178

Un saint dans l’Égypte du IVe siècle et un saint dans la Thessalonique du XIVe siècle, ayant chacun atteint la théosis indépendamment, découvrent en se rencontrant qu’ils partagent la même foi. Ils « s’accordent facilement » parce que le Saint-Esprit, qui les a guidés tous deux à travers la purification et l’illumination jusqu’à la vision de Dieu, est un et le même Esprit. Si les saints sont d’accord parce que l’Esprit parle à travers leur expérience commune, alors le désaccord avec leur consensus est un éloignement du témoignage de l’Esprit.

C’est aussi pourquoi les Conciles œcuméniques portent le poids qu’ils ont. Les conciles formulèrent ce que les Pères glorifiés savaient déjà par expérience. Le modèle des Actes 15 se répéta à travers les siècles : des évêques qui possédaient la prière noétique (la prière incessante du Saint-Esprit dans le cœur) se réunirent et reconnurent la même vérité que l’Esprit avait déjà confirmée dans leurs cœurs. Comme le rapporte le métropolite Hiérothéos :

Les évêques d’autrefois avaient cette sorte d’expérience spirituelle et quand ils se réunissaient en corps, ils savaient de quoi le Saint-Esprit les assurait dans leurs cœurs sur un sujet donné. Et quand ils prenaient des décisions, ils savaient que leurs décisions étaient correctes. Parce qu’ils étaient dans l’état d’illumination, et certains d’entre eux avaient même atteint la glorification, la théosis.

— P. Jean Romanidès, dans le métropolite Hiérothéos Vlachos, Empirical Dogmatics of the Orthodox Catholic Church, vol. 2 (Levadia : Monastère de la Naissance de la Théotokos, 2013), p. 388

Les Pères glorifiés donnèrent validité au Concile, non le Concile aux Pères.[6]

Pourquoi nous devons faire appel aux Pères

Si le Saint-Esprit guide les glorifiés dans toute la vérité, on pourrait se demander : pourquoi faire appel à un consensus écrit ? Pourquoi ne pas simplement attendre que l’Esprit parle directement ?

La réponse est que tous ne sont pas glorifiés. La plupart des chrétiens sont sur le chemin de la purification ; certains ont progressé vers l’illumination ; très peu ont atteint la théosis. Ceux qui n’ont pas encore atteint la glorification ne possèdent pas la connaissance expérientielle directe de Dieu. Mais ils ont encore besoin de la foi droite pour marcher sur le chemin qui y conduit. C’est là que le consensus des Pères glorifiés devient indispensable. Romanidès explique la relation :

Si quelqu’un parvient à l’illumination et à la glorification, il a la même expérience que tous les glorifiés et donc exactement la même connaissance que les glorifiés. C’est pourquoi tous les glorifiés à travers l’histoire ont la même connaissance de Dieu. Ceux qui connaissent Dieu par l’intermédiaire des glorifiés ont une foi correcte en Dieu. La foi correcte en Dieu, cependant, ne signifie pas connaissance de Dieu. Connaître Dieu « face à face » est différent de croire correctement en Dieu parce que nous avons les glorifiés comme guides. C’est comme l’étudiant en astronomie par rapport à l’astronome expert qui regarde dans le télescope. Exactement la même relation existe.

— P. Jean Romanidès, dans le métropolite Hiérothéos Vlachos, Empirical Dogmatics of the Orthodox Catholic Church, vol. 2 (Levadia : Monastère de la Naissance de la Théotokos, 2013), pp. 312-313

Les Pères glorifiés exprimèrent leur expérience en paroles, concepts, définitions dogmatiques et canons. Ceux-ci constituent le cadre diagnostique et thérapeutique de l’Église. Comme le dit Romanidès : « Les glorifiés eux-mêmes ont une connaissance qui transcende la connaissance, mais ils utilisent aussi des mots et des concepts quand ils s’adressent à d’autres. Ainsi la Sainte Écriture n’est pas abolie. La Sainte Écriture est utilisée par les glorifiés eux-mêmes, parce que ce sont les mots et les concepts par lesquels d’autres personnes sont conduites à la même expérience. »[7]

Cela a des implications directes pour le fonctionnement des évêques. Dans l’Église primitive, un évêque était choisi parce qu’il avait déjà atteint au moins l’illumination ; « l’ordination ne le rend pas illuminé ; nous l’ordonnons parce qu’il est illuminé ».[8] L’évêque était compris comme le porteur de la tradition diagnostique et thérapeutique de l’Église : quelqu’un qui savait par expérience comment guérir l’âme et pouvait guider les autres à travers le même processus. Quand un tel évêque soutenait les canons et les définitions dogmatiques des conciles, il soutenait des limites établies par les glorifiés sous la conduite du Saint-Esprit, des limites qu’il pouvait lui-même vérifier à partir de sa propre expérience de Dieu.

Mais quand des évêques qui n’ont pas atteint l’illumination ou la glorification occupent cette charge, et que les glorifiés ne sont plus présents pour guider les conciles, le consensus écrit des Pères devient la seule sauvegarde. Un évêque qui manque de connaissance expérientielle de Dieu peut encore préserver l’Orthodoxie en soutenant fidèlement ce que les glorifiés ont établi. Ce qu’il ne peut pas faire, c’est innover. Changer les formulations dogmatiques sans posséder l’expérience qui les a produites, c’est réécrire le manuel médical sans connaissance médicale. C’est, dans l’analogie des Pères, un patient de l’hôpital prenant le rôle du médecin.

C’est pourquoi saint Syméon le Nouveau Théologien observa que « beaucoup d’évêques dans l’Église aujourd’hui auraient été des laïcs, non des clercs, dans l’Église primitive »[9] : des hommes qui n’ont ni la glorification ni l’illumination, et pourtant siègent au fauteuil de l’autorité. De tels évêques servent l’Église légitimement quand ils préservent et font respecter fidèlement le consensus des Pères glorifiés. Ils trahissent leur charge quand ils présument le modifier.

C’est aussi ce que les canons eux-mêmes exigent, avec des peines sévères pour la désobéissance. Chaque évêque fait vœu devant Dieu à son ordination de soutenir et garder chaque canon de l’Église. Le Canon 2 du Septième Concile œcuménique exige qu’un candidat à l’épiscopat soit « scrupuleusement examiné par le métropolite pour savoir s’il est joyeusement disposé à lire attentivement et non superficiellement les Saints Canons et le Saint Évangile… et à enseigner le peuple autour de lui ». Et s’il ne se soucie pas de le faire : « il ne doit pas être ordonné. Car Dieu a dit prophétiquement : “Parce que tu as rejeté la connaissance, je te rejetterai pour que tu ne me serves plus de prêtre” (Os 4, 6). »[10]

Le Canon 1 du Concile Quinisexte (692), après avoir ratifié les définitions dogmatiques des six Conciles œcuméniques précédents, déclare : « Nous sommes pleinement résolus et avons été déterminés à ne rien ajouter ni à ne rien retrancher de ce qui a été précédemment décrété. » Et si quelqu’un « tente de les contourner, qu’il soit anathème… et qu’il soit effacé et retranché du Registre chrétien comme un étranger ».[11]

Le Septième Concile œcuménique (787) résuma le principe en une seule phrase : « Si quelqu’un rejette une tradition ecclésiastique, écrite ou non écrite, qu’il soit anathème. »[12]

Le Canon VII du Troisième Concile œcuménique (Éphèse) est plus explicite encore :

Il ne sera permis à personne de proposer une croyance ou une foi différente, ni en aucun cas d’écrire ou de formuler une autre que celle définie par les Saints Pères assemblés avec le Saint-Esprit dans la ville de Nicée. Quant à ceux qui osent soit formuler une croyance ou une foi différente… s’ils sont évêques ou clercs, ils seront déposés en tant qu’évêques de leur épiscopat et en tant que clercs de leur cléricat ; mais s’ils sont laïcs, ils seront anathématisés.

— Canon VII, Troisième Concile œcuménique (Éphèse, 431), dans Le Gouvernail, p. 549

Le patriarche Dosithée II de Jérusalem (1641-1707), qui compila le Tome de Réconciliation comme défense de la doctrine orthodoxe contre les innovations latines, énonça la conséquence en des termes qui ne laissent aucune place à l’évasion :

Celui qui ose retrancher quelque chose, ôter une seule syllabe ou troubler ces choses de quelque manière que ce soit à quelque époque que ce soit, qu’il soit patriarche, métropolite, évêque, clerc, moine ou laïc, ou quiconque, un tel homme est passible des peines édictées par les Saints Pères et est chassé de l’assemblée des fidèles et rejeté de la communion des orthodoxes. Car, comme un membre pourri, il est retranché de la totalité du Corps de l’Église Catholique et Apostolique du Christ.

— Patriarche Dosithée de Jérusalem, Tome de Réconciliation 41:69

Aucune exemption pour le rang. Patriarche, métropolite, évêque, clerc, moine ou laïc : quiconque ose altérer ce que les Pères ont établi est retranché comme un membre pourri. Saint Théodore le Studite, écrivant pendant la crise iconoclaste, énonça le principe en des termes que les canons eux-mêmes confirment :

Aucune autorité quelconque n’a été donnée aux évêques pour quelque transgression que ce soit d’un canon. Ils doivent simplement suivre ce qui a été décrété et adhérer à ceux qui les ont précédés.

— Saint Théodore le Studite, Épître I.24 (à Théoctiste le Magistre), PG 99:1017

Saint Jean Cassien trace la même ligne dans l’autre sens, enseignant aux fidèles à qui faire confiance :

Nous devons en tout accorder une foi inébranlable et une obéissance sans réserve non pas aux instituts et règles qui furent introduits par la volonté de quelques-uns, mais à ceux qui furent depuis longtemps transmis aux âges postérieurs par d’innombrables saints Pères agissant de concert.

— Saint Jean Cassien, The Institutes, trad. Boniface Ramsey, O.P. (Ancient Christian Writers 58), Livre I.2.4, p. 28 ; cf. New Advent.

« D’innombrables saints Pères agissant de concert » : c’est le consensus patrum énoncé comme règle d’obéissance. Faire confiance à ce qui a été transmis par beaucoup, à travers les siècles, en accord. Se méfier de ce qui a été introduit récemment, par quelques-uns, en désaccord avec la tradition.

Le Canon XIX du même Concile Quinisexte va plus loin encore, prescrivant comment le clergé doit enseigner et interpréter :

Nous déclarons que les doyens des églises, chaque jour, mais plus spécialement les dimanches, doivent enseigner à tout le clergé et aux laïcs des paroles de vérité tirées de la Sainte Bible, analysant les sens et les jugements de la vérité, et ne s’écartant pas des définitions déjà établies ni de l’enseignement dérivé des Pères porteurs de Dieu ; mais aussi, si le discours porte sur un passage de l’Écriture, ne pas l’interpréter autrement que les luminaires et les maîtres de l’Église l’ont présenté dans leurs propres écrits ; et qu’ils se contentent plutôt de ces discours que de tenter de produire des discours de leur cru.

— Canon XIX, Concile Quinisexte (692), dans Le Gouvernail, p. 700

« Se contentent de ces discours plutôt que de tenter de produire des discours de leur cru. » Les canons ne demandent pas aux évêques d’évaluer l’enseignement des Pères avec un regard neuf ni de proposer des interprétations nouvelles de l’Écriture. Ils demandent aux évêques d’enseigner ce que les Pères porteurs de Dieu ont enseigné, d’interpréter l’Écriture comme les luminaires de l’Église l’ont interprétée, et de se contenter de répéter ce que les glorifiés ont déjà établi. Ceux qui corrompent ce cadre répondront devant Dieu de la destruction des âmes confiées à leurs soins.

C’est pourquoi nos saints ont répété maintes fois que ce qu’ils enseignaient venait des Pères : saint Athanase n’a « rien inventé en dehors de » ce que les Pères lui ont donné ; saint Maxime ne tenait « aucun dogme qui me soit propre » ; saint Syméon de Thessalonique a dit « nous ne disons rien qui nous soit propre ». Telles sont les postures nécessaires de quiconque comprend ce que représente le consensus patrum. Les Pères qui n’ont pas atteint la théosis répètent ce que les glorifiés ont établi. Les Pères qui ont atteint la théosis découvrent, à l’examen, que leur expérience confirme exactement ce qui fut établi avant eux. Dans les deux cas, le consensus tient.

Saint Maxime le Confesseur énonça le test pratique de ce principe lors de son procès. Après avoir démontré la position orthodoxe à partir de l’Écriture et des conciles, il lança aux innovateurs un défi qui n’a jamais reçu de réponse :

Nous ne devons donc pas inventer des nouveautés ni utiliser des formules sans fondement dans l’Écriture et les paroles des Pères. Trouve-moi un Père quelconque qui entre dans le sens de ce que tu as dit et de ceux qui pensent comme toi.

— Saint Maxime le Confesseur, dans The Great Synaxaristes of the Orthodox Church, trad. Holy Apostles Convent, vol. 1 (janvier), p. 844

La charge de la preuve incombe à ceux qui innovent. Ils doivent trouver un appui patristique pour leurs nouveautés. Ceux qui résistent à l’innovation n’ont qu’à montrer le consensus qui existe déjà.

Les saints comme autorités

Étant donné ce cadre, nous pouvons comprendre pourquoi les saints spécifiques cités tout au long de ce livre portent l’autorité qu’on leur reconnaît. Tout individu, si saint soit-il, peut errer sur un point particulier. Mais leur accord collectif filtre les erreurs individuelles et confirme ce que l’Église a reçu des apôtres.

Saint Athanase le Grand, le pilier qui se dressa seul contre le monde face à l’hérésie arienne, énonça sa propre méthode clairement :

J’ai enseigné selon la foi apostolique transmise par les Pères, n’inventant rien en dehors d’elle.

— Saint Athanase le Grand, Épître à Sérapion 33 (PG 26:605C)

« N’inventant rien en dehors d’elle. » Tel est le critère. Les Pères n’innovaient pas ; ils transmettaient.

Saint Syméon de Thessalonique articula cette méthode patristique de manière directe :

Nous disons ce que nous avons appris des Pères. Car nous ne devons pas mettre notre confiance en nos propres idées, et c’est pourquoi nous ne disons rien qui nous soit propre.

— Saint Syméon de Thessalonique, Contre toutes les hérésies, ch. 18, p. 66

Saint Léonce de Byzance tira l’implication spirituelle de cette méthode patristique :

Puisque c’est l’enseignement unanime des illustres Pères de l’Église, assurément ceux qui sont remplis du même Esprit qu’eux se trouveront en parfait accord avec eux.

— Saint Léonce de Byzance, Œuvres complètes, p. 430

Si l’Esprit parle à travers l’accord des saints, alors ceux qui contredisent cet accord révèlent quelque chose sur l’esprit qui les guide.

Portée et limites

Le consensus patrum concerne exclusivement les questions théologiques et spirituelles, non les questions scientifiques ou techniques. L’autorité des Pères de l’Église réside dans leur connaissance expérientielle des énergies de Dieu, leur discernement des réalités spirituelles et leur articulation des vérités dogmatiques, qui guident l’Église orthodoxe en matière de foi, de salut et de vie spirituelle.

Les questions scientifiques ou médicales échappent au domaine du consensus patrum. Elles relèvent du domaine de la connaissance empirique et de l’expertise, non de la révélation divine ou du discernement spirituel. Les Pères parlent avec autorité sur le salut des âmes, non sur la pratique de la médecine ou les lois de la physique.

De même, les questions purement historiques peuvent admettre un désaccord légitime. Saint Nectaire d’Égine, un saint et théologien contemporain, illustre cette nuance. Dans son ouvrage Étude historique : Des causes du Schisme, il conteste certaines traditions ecclésiastiques, telles que les affirmations de la visite de l’apôtre Pierre à Rome et du baptême de saint Constantin par le pape Sylvestre de Rome. Sur ces questions historiques, il se range du côté d’une minorité de saints, d’historiens et d’universitaires contemporains plutôt que de la tradition majoritaire reflétée dans les textes liturgiques.[13]

C’est significatif. Saint Nectaire, un saint glorifié, se sentit libre de remettre en question des traditions historiques qui manquent de preuves suffisantes, précisément parce que ce sont des affirmations historiques, non des questions de révélation divine ou de sotériologie (la doctrine du salut). La tradition que Pierre visita Rome est une affirmation historique. Le baptême de Constantin par Sylvestre est un récit historique. Ni l’un ni l’autre n’est un dogme essentiel au salut.

Un vrai théologien, possédant le charisme de distinguer les influences divines des influences humaines, peut remettre en question les traditions historiques quand les preuves le justifient, surtout quand elles n’affectent pas le cœur de la foi orthodoxe. C’est du discernement, non de la rébellion.

Mais quand il s’agit des questions théologiques, des questions de christologie (la doctrine du Christ), de sotériologie, d’ecclésiologie (la doctrine de l’Église) et de la vie spirituelle, le consensus patrum est contraignant. Ici, l’opinion individuelle doit céder devant le témoignage collectif des saints.

Implications pour ce livre

Nous pouvons identifier l’hérésie sans attendre un concile. L’hérésie est un écart objectif par rapport au dépôt de la foi : « la foi qui a été transmise aux saints une fois pour toutes » (Jude 1, 3), « le bon dépôt » que Paul commande à Timothée de garder « par le Saint-Esprit qui habite en nous » (2 Tm 1, 14). « Transmise une fois pour toutes » signifie que la foi n’évolue pas. Elle a été donnée complète. Les saints combattent pour elle ; ils ne l’améliorent pas. L’hérésie existe comme hérésie dès l’instant où quelqu’un enseigne contrairement aux Pères. Les saints n’attendaient pas les conciles. Saint Hypatius d’Éphèse se sépara de Nestorius, le patriarche hérétique de Constantinople, trois ans avant que le Troisième Concile œcuménique d’Éphèse ne le condamne. Les nouveaux martyrs russes se séparèrent du métropolite Serge (Stragorodski), qui soumit l’Église à l’État soviétique, sans qu’aucun concile ne le condamne. Ils connaissaient la foi, ils virent la contradiction et ils agirent.

Saint Vincent de Lérins prescrivit exactement cette méthode. Quand aucun concile n’a traité la question en cours :

Il doit rassembler, consulter et interroger les opinions des anciens, de ceux, à savoir, qui, bien que vivant en des temps et des lieux divers, persévérant toutefois dans la communion et la foi de l’unique Église Catholique, se dressent comme des autorités reconnues et approuvées : et tout ce qu’il aura constaté avoir été tenu, écrit, enseigné, non par un ou deux seulement, mais par tous, également, avec un seul consentement, ouvertement, fréquemment, avec persistance, il doit comprendre que lui aussi doit le croire sans aucun doute ni hésitation.

— Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, 3

Les théologiens académiques défendant le patriarche Cyrille ne sont pas des autorités au sens orthodoxe à moins d’avoir progressé à travers la purification vers l’illumination. Un doctorat en théologie ne confère pas le charisme du discernement. La titularisation ne confère pas la théosis. Leurs « articles soigneusement rédigés pour n’offenser personne au pouvoir » ne pèsent rien face au témoignage unanime des saints.

Les saints cités tout au long de ce livre sont des autorités précisément parce qu’ils ont atteint la théoria. Saint Maxime le Confesseur, saint Théodore le Studite, saint Marc d’Éphèse, saint Païssios l’Athonite, Géronda Éphrem d’Arizona (l’ancien athonite qui établit douze monastères en Amérique) : ce sont des Pères porteurs de l’Esprit dont l’autorité repose sur la rencontre vécue avec Dieu, non sur le fait que nous trouvions leurs opinions agréables.

Quand saint Maxime le Confesseur rompit la communion avec les cinq patriarcats sur le monothélisme (l’hérésie que le Christ n’avait qu’une seule volonté) et fut accusé de condamner le monde, il répondit :

Je n’ai aucun dogme qui me soit propre. Je ne tiens qu’à ceux qui sont communs à l’Église catholique. Pas un seul mot de ma confession de foi ne peut être désigné comme ma propre invention.

— Saint Maxime le Confesseur, dans The Great Synaxaristes of the Orthodox Church, trad. Holy Apostles Convent, vol. 1 (janvier), p. 857

Quand ses visiteurs insistèrent davantage, « Alors toi seul seras sauvé, tandis que tout le monde périt ? », saint Maxime répondit par l’exemple du prophète Daniel et des Trois Saints Enfants :

Quand Nabuchodonosor dressa une image d’or dans la province de Babylone, il convoqua tous les dignitaires pour venir à la dédicace de l’image. Les Saints Trois Enfants ne condamnèrent personne. Ils ne se préoccupèrent pas des pratiques des autres, mais ne regardèrent qu’à leur propre affaire, de peur de déchoir de la vraie piété. Quand Daniel fut jeté dans la fosse aux lions, il ne condamna pas ceux qui ne priaient pas Dieu afin d’obéir au décret de Darius. Au contraire, il se concentra sur son propre devoir. Il préféra mourir plutôt que de pécher contre sa conscience et transgresser la loi de Dieu. Dieu m’en garde de juger ou de condamner quiconque, et de prétendre que moi seul serai sauvé !

— Saint Maxime le Confesseur, dans The Great Synaxaristes of the Orthodox Church, trad. Holy Apostles Convent, vol. 1 (janvier), p. 857

Il tenait la foi commune. Il n’innova pas. Il se sépara de ceux qui innovèrent, et quand on l’accusa de condamner le monde, il refusa entièrement l’accusation : les Trois Enfants ne condamnèrent pas Babylone ; ils refusèrent simplement d’adorer son idole. On n’a pas besoin d’arguments nouveaux ni d’autorité personnelle. On a seulement besoin de tenir ce que l’Église a toujours tenu.

« Qui décide ? » est la mauvaise question. Ceux qui demandent « qui a l’autorité pour déclarer ceci une hérésie ? » ont déjà concédé le cadre moderne et juridique. Ils ont accepté que l’hérésie est une catégorie juridique plutôt qu’ontologique. Mais l’hérésie ne devient pas hérésie quand un concile vote à ce sujet. L’hérésie est hérésie quand elle s’écarte de l’enseignement des Pères. Le concile vient ensuite pour condamner formellement ce qui était déjà un écart.

Ainsi, la question correcte n’est pas « qui décide ? » mais « qu’enseignent les Pères, et cela s’y accorde-t-il ? »

Ce livre présente le témoignage collectif de nos Pères de l’Église, de nos saints et de nos anciens. Le lecteur peut vérifier chaque citation. Le lecteur peut aller lire ces sources par lui-même. Telle est la méthode.

Ceux qui restent bloqués sur « qui décide ? » ont rejeté ce cadre patristique entièrement. Ils se sont rendus dépendants de gourous orthodoxes, qu’il s’agisse de prêtres, de théologiens ou d’universitaires, pour discerner l’hérésie à leur place. Mais ce n’est pas ainsi que nos saints opéraient.

Ceux qui ressentent l’Orthodoxie en vivant sa vie de grâce, par l’exposition aux vies des saints et aux écrits patristiques, sont capables de reconnaître la manifestation de l’hérésie. Ceux qui n’ont pas été nourris de ces choses, qui ne lisent pas les Pères, qui ne s’engagent pas dans la prière du cœur, qui ne participent pas aux sacrements avec compréhension, « ne sauront pas de quoi vous parlez ».[14]

À ceux-là, nous indiquerions aimablement les enseignements et les vies des Pères de l’Église, des saints, des anciens et des canons, dont nous aussi avons bénéficié, et qui constituent l’intégralité de notre argumentation.

Accomplissons fidèlement ce but au milieu du monde, parmi le bruit, les foules innombrables s’empressant sur la voie large à la poursuite du rationalisme volontaire, tandis que nous parcourons le sentier étroit de l’obéissance à l’Église et aux Saints Pères. Peu nombreux sont ceux qui parcourent ce sentier ? Qu’importe ! Le Sauveur a dit : « Ne crains point, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le royaume » (Lc 12, 32). « Entrez par la porte étroite ; car large est la porte et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. Car étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie, et il y en a peu qui le trouvent » (Mt 7, 13-14).

— Saint Ignace Briantchaninov, Harbor for Our Hope, « From My Hand and Heart », p. 156

  1. Original grec : “«οὐ τὸ σπάνιον νόμος τῇ ἐκκλησίᾳ «οὐδὲ μία χελιδὼν ἔαρ ποιεῖ», ὡς καὶ τῷ θεολόγῳ Γρηγορίῳ καὶ τῇ ἀληθείᾳ δοκεῖ· οὐδὲ λόγος εἷς δυνατὸς ὅλης ἐκκλησίας τῆς ἀπὸ γῆς περάτων μέχρι τῶν αὐτῆς περάτων ἀνατρέψαι παράδοσιν.»”

  2. The Orthodox Ethos Team, On the Reception of the Heterodox into the Orthodox Church: The Patristic Consensus and Criteria (Uncut Mountain Press, 2023), p. 65.

  3. P. Jean Romanidès, Dogmatic and Symbolic Theology of the Orthodox Catholic Church, vol. 1.

  4. P. Jean Romanidès, Patristic Theology (Uncut Mountain Press, 2008).

  5. P. Jean Romanidès, dans le métropolite Hiérothéos Vlachos, Empirical Dogmatics of the Orthodox Catholic Church: According to the Spoken Teaching of Father John Romanides, vol. 2 (Levadia : Monastère de la Naissance de la Théotokos, 2013), p. 44.

  6. Métropolite Hiérothéos Vlachos, Empirical Dogmatics of the Orthodox Catholic Church: According to the Spoken Teaching of Father John Romanides, vol. 2 (Levadia : Monastère de la Naissance de la Théotokos, 2013), p. 385.

  7. P. Jean Romanidès, dans le métropolite Hiérothéos Vlachos, Empirical Dogmatics of the Orthodox Catholic Church: According to the Spoken Teaching of Father John Romanides, vol. 2 (Levadia : Monastère de la Naissance de la Théotokos, 2013), p. 313.

  8. P. Jean Romanidès, dans le métropolite Hiérothéos Vlachos, Empirical Dogmatics of the Orthodox Catholic Church: According to the Spoken Teaching of Father John Romanides, vol. 2 (Levadia : Monastère de la Naissance de la Théotokos, 2013), p. 344.

  9. Saint Syméon le Nouveau Théologien, tel que cité dans le métropolite Hiérothéos Vlachos, Empirical Dogmatics of the Orthodox Catholic Church: According to the Spoken Teaching of Father John Romanides, vol. 2 (Levadia : Monastère de la Naissance de la Théotokos, 2013), p. 346.

  10. Canon 2, Septième Concile œcuménique (787), dans saint Nicodème l’Hagiorite et saint Agapius, The Rudder (Pedalion) (Chicago : Orthodox Christian Educational Society, 1957), p. 2 des Canons du Septième Concile œcuménique.

  11. Canon 1, Concile Quinisexte (692), dans saint Nicodème l’Hagiorite et saint Agapius, The Rudder (Pedalion) (Chicago : Orthodox Christian Educational Society, 1957), pp. 667-671.

  12. Septième Concile œcuménique (Nicée II, 787), dans Richard Price, trad., The Acts of the Second Council of Nicaea (787), vol. 2 (Liverpool : Liverpool University Press, 2018), p. 660.

  13. Saint Nectaire d’Égine, Historical Study: On the Causes of the Schism, on its Perpetuation, and on the Possibility or Impossibility of the Union of the Two Churches of the East and West (Athènes : P. Leonis Printing House, 1911).

  14. P. Séraphim Rose, « Zealots of Orthodoxy », dans Father Seraphim Rose: His Life and Works (St. Herman of Alaska Brotherhood, 2003), ch. 52.

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